Ciné-club en baie diffuse Le vendredi 18 octobre à 20h30 à la salle de l’Amitié de Carolles « Le 7ème Juré » un film réalisé par Georges Lautner en 1962

Synopsis

Un moment d’égarement, de folie, un dimanche après-midi, sous un soleil du mois de septembre, le pharmacien d’une petite ville, Grégoire Duval, s’offre une promenade digestive, laissant derrière lui son épouse et leur deux enfants, partis faire du bateau autour du lac. C’est à quelques centaines de mètres qu’il croise la route de Catherine que son compagnon a abandonné pour aller chercher de l’essence. Elle est jeune, jolie, et surtout légèrement dévêtue. Duval se penche vers elle, tente de l’embrasser, mais devant la résistance et les cris de la jeune femme, il l’étrangle. Sylvain Sautral, l’amant de Catherine est immédiatement soupçonné. Mis aux arrêts par le commissaire de police, il est jugé quelques temps plus tard pour le meurtre de sa fiancée. Parmi les jurés se trouve Duval, celui-là même qui a tué Catherine. L’idée de voir un innocent reconnu coupable de son méfait lui étant insupportable, le pharmacien décide de tout tenter afin de faire acquitter Sautral. Mais même innocenté, le retour à la liberté du jeune homme ne sera pas de tout repos car pour les habitants de Pontarlier, il reste le seul et unique coupable…

 

Analyse et critique Philippe Paul (DVD Classik)

Alors qu’il s’apprête à réaliser Le 7ème juré, Georges Lautner n’est pas encore le réalisateur des Tontons flingueurs, des comédies signées Francis Veber ou des films avec Jean-Paul Belmondo. Il est encore un cinéaste méconnu, qui vient de tourner ses cinq premiers films. Entre autres deux films forts et marquants, même s’ils restent des titres oubliés de sa filmographie, Marche ou crève et Arrêtez les tambours, tous deux portés par le talent de Bernard Blier, puis Le Monocle noir, premier titre de la série qui lancera réellement sa carrière. De nos jours, Lautner est trop souvent considéré comme un petit artisan du cinéma français, metteur en scène sans grande personnalité d’un Belmondo ronronnant ou de comédies balourdes. Un statut qui nous semble fort réducteur, et qui est sans doute dû aux œuvres plus poussives de la dernière partie de sa carrière qui ont fait oublier l’audace visuelle et la maîtrise du rythme que Lautner sut nous offrir dans la plupart de ses œuvres précédentes. Même alors qu’il était déjà un cinéaste installé, il y avait toujours dans ses films un grain de folie, un côté rebelle qui font la « patte Georges Lautner » et le distinguent à nos yeux de la masse des réalisateurs populaires. En découvrant ses premières œuvres, ces particularités se font peut-être plus évidentes. Dans un registre encore éloigné de la comédie, même si le rire est toujours présent au détour d’une réplique, Lautner propose des films socialement engagés, au ton particulièrement tranchant et parsemés d’idées visuelles surprenantes. Le 7ème juré en est une illustration parfaite, en plus d’être un film absolument passionnant, et se distingue comme l’une des réussites majeures de son auteur.

Réalisé en 1961, Le Septième Juré demeure un furieux réquisitoire contre la présomption de culpabilité. Ici, le visage du mal n’est incarné ni par la justice, ni par cet homme innocent que l’on tente de condamner faute de coupable véritable, ni par le véritable assassin qui tua sans le vouloir une jeune femme, mais bien par la population d’une petite commune française qui d’une seule voix s’est levée pour accuser un homme bien avant qu’il soit assis dans le box des accusés. Sylvain Sautral contre le monde entier. Ou presque puisque l’un des rares à vouloir le soutenir avec le docteur Hess (excellent Maurice Biraud), c’est le coupable lui-même, merveilleusement incarné par Bernard Blier. Face à lui, le monde entier. Ou tout simplement les habitants de Pontarlier. Ses amis, ses voisins, ses clients, et même son épouse Geneviève (Danièle Delorme) qui voit en la participation de Grégoire au procès en tant que juré, l’occasion d’asseoir davantage la situation de son mari qui a pignon sur rue.

Le culte du 7ème Art

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En ouverture de la septième édition, ciné-club en baie présente « Le feu follet » un film de Louis Malle à la salle de l’Amitié de Carolles.Vendredi 13 Septembre à 20h30

En 1963, Louis Malle adapte le roman de Drieu La Rochelle, écrit plus de trente ans auparavant. Situant les états d’âme de son personnage dans l’après-guerre d’Algérie, Malle dresse le portrait d’un homme (Maurice Ronet) qui, ayant décidé de mettre fin à ses jours, erre dans Paris le temps d’une journée, au gré de paroles échangées, de regards croisés, d’objets effleurés ; errance d’un homme parmi les êtres et les choses, qui se conjugue sur le mode de l’impuissance, et aboutit à un échec.  
Synopsis
Alain Leroy, bourgeois trentenaire, élégant et alcoolique, a laissé sa femme à New York pour suivre une cure de désintoxication dans une drôle de clinique parisienne. Il retrouve ses anciens amis de débauche, leur snobisme, leur vacuité. Alain n’a plus le goût de vivre. Même Lydia, une amie de sa femme avec qui il passe une nuit, est impuissante face à son désespoir.« Le Feu follet marque les retrouvailles entre Louis Malle et Maurice Ronet, dans ce qui reste le film le plus important des deux hommes. Malle décrit sans aucune complaisance un monde qui est le sien, celui de la grande bourgeoisie et des salons parisiens, mais aussi des noctambules débauchés du Quartier latin. Ronet est un alter ego parfait, jusqu’à la ressemblance physique et l’emprunt des vêtements du cinéaste, et le personnage d’Alain une sorte de double négatif de Malle, l’autodestruction en plus. La mise en scène, qui scrute la solitude d’Alain dans sa chambre de malade mais aussi dans les rues de Paris ou les lieux publics, est d’une élégance admirable. » Olivier Père, Arte, 5 décembre 2015

Le Feu follet, avec Louis Malle et Maurice Ronet (1966 / France Culture)

Ciné-club en baie diffuse « Une Chambre en Ville » un film de Jacques Demy le 21 juin à 20h30 à la salle de l’Amitié de Carolles (2 route de Groussey)

Un chef-d’œuvre en chansons

Avec : Dominique Sanda (Edith Leroyer), Danielle Darrieux (Margot Langlois), Richard Berry (François Guilbaud), Michel Piccoli (Edmond Leroyer), Fabienne Guyon (Violette Pelletier), Anna Gaylor (Madame Pelletier), Jean-François Stévenin (Dambiel), Jean-Louis Rolland (Ménager), Marie-France Roussel (Mme Sforza). 1h32.

Synopsis

Un mardi de 1955 à Nantes. Les chantiers navals sont frappés par une grève. Dans la rue du Roi-Albert, entre la Cathédrale saint Pierre et la préfecture, où habite la colonelle ont lieu des affrontements entre ouvriers et C.R.S. Aux premières lignes, François Guilbaud, ajusteur-outilleur, qui manifeste avec son camarade Dambiel. Les forces de l’ordre obligent les manifestants à se disperser. François regagne la chambre que lui loue Mme Langlois. Celle-ci bouscule un peu son locataire mais lui porte une grande affection, acceptant qu’il ne paye pas sa chambre tant que dure la grève. Cependant, elle lui interdit de recevoir des jeunes filles dans sa chambre.

Édith, la fille de Mme Langlois, vient lui rendre visite. Mme Langlois n’a pas ouvert la chambre de son fils, Philippe, mort il y a un an. Elle informe Edith qu’elle a en revanche loué sa chambre de jeune fille depuis un mois à un ouvrier ajusteur. Edith est troublée car sa voyante lui a prédit un grand amour avec un ouvrier métallurgiste. Edith est très perturbée par son récent mariage avec Edmond qui est impuissant, radin et jaloux. Ils ne sont pas même allés en voyage noce à Ouarzazate.

François retrouve sa fiancée, Violette, devant les magasins Decré où elle travaille comme vendeuse. Ils se promènent cours Saint-Pierre. Elle aimerait bien que François se décide à l’épouser. Mais le jeune homme hésite du fait qu’il est sans le sou et surtout parce qu’il ne pense pas avoir de sentiments assez forts pour Violette. C’est ce qu’il explique à son ami Dambiel au Café des chantiers.

Violette rentre chez sa mère à laquelle elle fait part de son attention de partir vivre bientôt avec François. Edith consulte Mme Sforza, sa voyante, qui lui confirme l’entrée d’un métallurgiste dans sa vie mais l’exhorte aussi à se méfier. Edith descend le passage Pommeray pour rentre chez elle à 21 heures où Edmond l’accueille avec des reproches, lui refuse de l’argent et découvre qu’elle est nue sous son manteau. Il se met vainement à genoux pour l’empêcher de sortir.

François et Damblin se séparent à la sortie du café. François est racolé par Edith qui ouvre son manteau. Un panoramique ascendant de la rue à la fenêtre de l’hôtel montre qu’Edith s’est déshabillée dans les bras de François. Violette est angoissée, la colonelle s’ennuie et Edmond tourne en rond. Les amants discutent et Edith reconnait en François le métallurgiste qu’on lui avait prédit… et le locataire de sa mère.

A trois heures du matin, Edmond vint chercher Edith chez sa mère et menace de la tuer avec un rasoir. Mme langlois le calme.

Au matin du mercredi, François et Edith chantent leur amour et promettent de se revoir le soir à 20 heures. Violette vient chercher François au Café des chantiers et annonce à Dambiel qu’elle est enceinte de François ce qui, d’après elle, va le décider à l’épouser.

Ménager, le syndicaliste, annonce une marche sur la préfecture pour jeudi. La direction a décidé de licencier les nouveaux embauchés dont Guilbaud. Dambiel s’en vient le prévenir chez la colonelle mais ne le trouve pas. Ce n’est qu’un peu plus tard que François rentre dans sa chambre. Puis la colonelle lui ayant indiqué que Dambiel l’attend, il ressort. Mais il croise alors Edith venue le voir et la colonelle découvre leur amour. François rejoint Dambiel au Café de l’aube et lui parle de son amour pour Edith.

Le soir, Violette passe en vain chez la Colonelle. Edith prend une valise pour récupérer ses affaires. François passe chez Violette et tous deux marchent vers le marché couvert de la place du bouffay. Violette frémissante annonce à François qu’elle est enceinte de lui mais François lui répond brutalement être amoureux d’une autre femme. Ils se quittent sans retour.

Lorsqu’Edith retourne au magasin de son mari, elle manque de se faire assassiner par Edmond. Finalement, celui-ci se suicide devant elle. Edith s’enfuit par le toit en brisant un vasistat. François retrouve la baronne assez saoule et réconforte Edith lorsqu’elle rentre de chez son mari, la main ensanglantée. Dambiel vient sonner pour un rendez-vous le lendemain pour la marche sur la perfecture.

Jeudi matin, Violette voit passer les cars de CRS. Elle a décidé d’élever son enfant avec l’aide de sa mère mais veut voir Edith. Elle se rend chez la colonelle. Elle déverse sa colère sur Edith et assiste à la manifestation. Dans la rue, les CRS chargent et François est mortellement blessé. Il meurt devant Edith et celle-ci se suicide d’une balle dans le cœur pour rejoindre celui qu’elle avait décidé de ne plus quitter.

« C’est l’histoire de gens qui défendent leur droit, qui défendent leur vie, leur amour, leur bonheur, et cela m’a paru un sujet intéressant. (…) Mais je ne veux pas faire un film politique, cela ne m’intéresse pas, je n’y connais rien (…) Un peu comme dans Les Parapluies de Cherbourg, j’ai voulu faire un opéra populaire », déclare Jacques Demy dans le documentaire sur le tournage du film.

Une tragédie proche du réalisme poétique

Michel Colombier indique que Jacques Demy voulait « quelque chose de très profond, de très russe ». Il évoque à propos du film « une tragédie avec des outrances », où les personnages passent d’une émotion violente à son contraire, comme dans la littérature ou l’opéra russes. Colombier ajoute que Demy avait pour modèle la collaboration entre Prokofiev et Eisenstein. Difficile pourtant d’évoquer quoi que ce soit qui ressemble à Alexandre Nevski ou La grève. La violence est plutôt dans l’aridité des sentiments; l’amour est plus fort que l’abandon de Violette enceinte. La justice n’existe pas mais bien plutôt l’amitié et la solidarité.

Le film est nourri de citations extraites du reste de l’œuvre du réalisateur. Comme Lola, il se passe à Nantes sur trois jours. On y retrouve des personnages qui font écho à d’autres, notamment les couples mère-filles, si importants dans ces deux films. Comme Les parapluies de Cherbourg, il est entièrement chanté. Mais la structure musicale est très différente. Dans Une chambre en ville, il n’y a plus d’air autonome, mais une sorte de récitatif ininterrompu construit autour d’une vingtaine de motifs. Selon Michel Chion, on accorde trop d’importance à l’idée que lle chant donnerait de la grâce et de la fantaisie à la parole, alors qu’« il s’agirait, avec Demy, grand dialoguiste, de débanaliser et de rafraîchir le langage parlé français, sans le faire plus poétique ou au contraire plus naturaliste qu’il n’est ». Les mots retrouvent la force qu’ils ont dans la vie réelle, ils peuvent être « mieux entendus en tant que mots .

  • Police, milice, flicaille, racaille. Laissez-nous passez, nous sommes ici pour defendre nos droits (passage à la couleur lors du mouvement de charge des CRS).
  • Vous ne pourriez pas me prêter votre brosse à chaussure ? Mais si bien sûr.
  • J’ai perdu ma particule et mes illusions en épousant le colonel Langlois
  • Si tu l’as épousé c’est pour son argent ; un marcahnd de télé c’est un vrai conte de fée
  • Guilbaud, il s’apelle Gilbaud ? Oui François Guilbaud.
  • Dites-lui seulement que Violette est passée

Le réalisateur se nourrit aussi de souvenirs cinématographiques du réalisme poétique duquel son cinéma est proche : ceux de Marcel Carné et Jacques Prévert, avec Le jour se lève et son ouvrier frappé par le destin ; Quai des brumes et sa passion amoureuse ainsi que son personnage d’amant pitoyable, Zabel joué par Michel Simon. Marguerite de la nuit annonce premonitoire d’Edith à la sortie du café des chantiers, Les portes de la nuit et son héroïne qui traverse le film en vison, comme Édith, et dont certaines répliques sont reprises par Demy ; L’éternel retour, scénarisé par Jean Cocteau, pour l’image finale des deux amants morts, allongés l’un à côté de l’autre.

Tournage

Les scènes en intérieur ont été tournées aux studios de Billancourt, du 13 avril au 17 mai 1982, celles en extérieur à Nantes même du 19 au 27 mai. Un nouveau tournage, pour les scènes en intérieur, est effectué à Paris du 1er au 3 juin. Le budget empêche le tournage intégral en décor naturel. De plus, Jacques Demy s’enthousiasme à l’idée de travailler, pour la première fois, en studio. Il sera néanmoins déçu par cette expérience.

Le décorateur Bernard Evein est particulièrement vigilant sur la continuité entre les décors naturels, en extérieur, et ceux des studios. Il crée cette continuité notamment autour de la couleur bleue : « Tous les extérieurs sont construits sur le bleu, et cela, c’est venu dès le départ. […] Au départ, j’avais prévu un bleu céruléen très fort, et puis, ayant vu les décors construits en studio, ça s’est décalé, le bleu est devenu plus sombre ».

C’est aussi le décorateur qui, avec l’aide d’un spécialiste du trucage, André Guérin, recrée pour les besoins du générique un monument détruit en 1958, le pont transbordeur de Nantes, grâce à un effet appelé glass shot. Ce procédé consiste à poser au premier plan une plaque de verre sur laquelle a été reproduite une photo du pont transbordeur détruit à la fin des années 1950, et de filmer le port de Nantes à travers la plaque, en jouant avec la perspective. Le temps du générique, ce trucage donne ainsi l’illusion que le pont enjambe à nouveau le port et permet au spectateur de voir la ville telle qu’elle était à l’époque de la narration. Le soin mis à réaliser cette image, que rien dans l’action ne justifie, témoigne de l’importance symbolique de ce monument pour Demy.

Un projet ancien

Jacques Demy avait commencé à écrire un roman sur le sujet, au milieu des années cinquante, puis le transforme en scénario à la fin de la décennie. Il met de côté ce projet, car il n’arrive pas à trouver une fin satisfaisante, sans doute parce que l’histoire est trop proche de lui et de la vie de son père. Dans le roman, et le scénario qu’il reprend en 1964, la veuve du colonel n’a pas de fille, mais un fils homosexuel attiré par l’ouvrier qu’elle loge ; la fille de l’industriel contre lequel les ouvriers luttent tombe amoureuse du héros ; la colonelle se suicide après la mort de son fils dans un accident de voiture ; Guilbaud et Violette se retrouvent à la fin du film. Demy pense réaliser un véritable opéra mais abandonne à nouveau le projet face aux difficultés pour trouver des fonds.

Il réécrit l’histoire en 1973 et 1974. Le scénario se rapproche alors de la version finale. Il envisage Catherine Deneuve dans le rôle d’Edith, Gérard Depardieu dans celui de Guilbaud, Simone Signoret pour camper la colonelle et Isabelle Huppert en Violette. Mais il se heurte à plusieurs refus : celui de Michel Legrand, son compositeur attitré, à qui le script déplaît, puis celui de Catherine Deneuve, qui tenait à chanter elle-même et non plus à être doublée comme dans les films musicaux précédents. En 1981, l’actrice explique son refus : « À tort ou à raison, j’estimais que ma voix faisait partie de mon intégrité d’artiste ». En 1990, son explication est légèrement différente : « Jacques a pris mon désir de chanter pour un désir d’actrice d’exprimer tout. J’essayai de lui expliquer que nous étions trop connus, Gérard et moi, pour faire un film entièrement doublé musicalement […] Avant de changer d’avis ou de renoncer, j’aurais voulu qu’on essaie».

Sans les noms de Legrand, Deneuve et Depardieu – qui soutient l’actrice – Demy ne peut monter la production du film. Il doit à nouveau abandonner le projet, étant aussi lâché par Gaumont, qu’il avait pourtant réussi à intéresser. En effet, Daniel Toscan du Plantier, échaudé par les échecs commerciaux de films qu’il vient de produire, renonce à financer un projet aussi audacieux, d’autant que Demy, à l’époque, vient aussi d’essuyer un revers commercial avec L’Événement le plus important depuis que l’homme a marché sur la Lune.

C’est en 1981 que le réalisateur peut enfin reprendre son projet. Dominique Sanda, avec laquelle Demy, l’ayant déjà dirigée dans le téléfilm La Naissance du jour, souhaitait retravailler, sollicite Christine Gouze-Rénal, productrice qui se consacre à l’époque essentiellement aux œuvres télévisuelles, et belle-sœur du nouveau président de la République ; cette dernière accepte de produire le projet. Jacques Revaux, qui doublait Jacques Perrin dans Les Demoiselles de Rochefort et Peau d’âne et a entre-temps gagné en notoriété, finance la réalisation de la bande-son et prête sa voix à Richard Berry pour les chants du personnage de Guilbaud. Il aura donc fallu près de trente ans pour que le projet, au départ littéraire, aboutisse à un film.

Jacques Demy tire son inspiration de ses souvenirs. Il met en scène des lieux qu’il fréquentait, comme le passage Pommeraye où il a vécu son enfance et son adolescence à déambuler, entre autres pour aller au cinéma. Le drame est aussi traversé par l’évocation des grèves et manifestations qu’il a connues, ou dont son père lui a fait le récit. L’une d’entre elles avait conduit à la mort d’un ouvrier, lors d’affrontement avec les forces de l’ordre. Nantes, ville habitée par l’histoire et les tensions qu’elle soulève, joue ainsi un rôle fondamental dans la construction du film.

Après le refus de Michel Legrand, Demy contacte Michel Colombier qui s’intéresse au projet. Celui-ci, qui ne peut composer en présence de quiconque, enregistre des propositions de musique sans se fonder sur le scénario, ni sur les paroles. Il estime que c’est à Demy de faire le tri et travaille donc à partir d’une interprétation confuse de l’atmosphère générale du film. La seule exception réside dans les scènes de confrontation entre manifestants et CRS, pour lesquelles il a travaillé à partir des dialogues. Colombier orchestre sa partition pendant l’hiver 1981 et procède à l’enregistrement en février 1982.

Ciné-club en baie diffuse un film de Jean Renoir « La chienne » (1931) le vendredi 17 mai 20h30 à la salle de l’Amitié de Carolles (2 route de Groussey)

Avec : Michel Simon (Maurice Legrand), Janie Marèze (Lulu Pelletier), Georges Flament (André Jauguin, dit Dédé) Magdelaine Berubet (Mme Adèle Legrand), Gaillard (L’adjudant Alexis Godard). 

M. Legrand, caissier à la bonneterie Henriot, est un homme respectable, marié à une veuve de guerre acariâtre. Il a un violon d’Ingres : la peinture. Il fait la connaissance d’une fille, Lulu, qu’exploite un odieux souteneur, Dédé. Il l’installe en meublé et, pour l’entretenir, vole dans la caisse. Il est renvoyé. Cependant, Dédé persuade Lulu d’exposer les toiles de Legrand en se les attribuant : grâce à une habile manœuvre publicitaire, elles se vendent bien. D’autre part, le premier mari de Mme Legrand, que l’on croyait mort sur le champ de bataille, reparaît : trop heureux, Legrand lui cède la place et court rejoindre Lulu. Il la trouve dans les bras de Dédé. Bouleversé, il revient le lendemain et, comme elle le nargue, il la tue sauvagement. Mais c’est Dédé qui sera accusé du meurtre et exécuté. Legrand, après avoir remâché son remords, devient clochard.

Jean Renoir qui excelle à peindre les minorités d’exception, sacrifiant leur confort au bénéfice de leur liberté, s’est attaché pour une fois à montrer un Français tout ce qu’il y a de plus moyen, caissier dans une banque et, de surcroît, titulaire de la médaille des fidèles employés.

Dans cette existence morne et exemplaire, une seule possibilité d’évasion : la peinture. Lorsqu’il rencontrera l’aventure avec Lulu se sera plus le modèle idéal que la partenaire qui le séduira, et le petit appartement loué avec l’argent volé, abritera tout à la fois ses amours coupables et les chères toiles tant méprisées par l’épouse.

Artiste sans le savoir et assassin sans le vouloir, il suivra l’exemple du premier mari de sa femme et deviendra clochard ; tant il est vrai que l’indépendance d’un gentil coquin est préférable aux servitudes d’un honnête homme (1).

Premier film parlant de Renoir, La chienne est aussi son premier grand film. Quand  beaucoup de cinéastes sacrifient alors les mouvements de caméra, lourd et parfois bruyants, à la prise de son (la piste sonore du film a été restaurée en 1997), Renoir fait preuve d’une extrême virtuosité. On notera ainsi, dans l’épilogue, le panoramique qui permet de découvrir l’autoportrait de Legrand emmené dans la voiture alors que celui-ci, clochard, contemple la galerie impressionniste.  De même, le plan final est un travelling arrière qui saisie Legrand et l’adjudant se réjouissant du pourboire et s’en allant le dépenser pendant que la caméra semble les cadrer depuis une fenêtre qui se transforme en une scène de théâtre sur laquelle tombe le rideau. Ce plan final fait écho au plan initial, également amorcé par une présentation de guignol puis par une première scène vue à travers un passe-plats.

Renoir teinte encore ici son anarchisme d’un naturalisme assez visible. Il s’orientera ensuite plus nettement vers des annotations réalistes notamment  avec Boudu sauvé des eaux  dont La chienne partage la thématique.

Source : (1) Claude de Givray (André Bazin : Jean Renoir, éd. Champ Libre, 1971.)

Ciné-club en baie diffuse le vendredi 26 avril 20h30 à la salle de l’Amitié 2 route de Groussey à Carolles un film de Jean-Pierre Melville « Le Silence de la mer »

Année : 1949

Pays : France

Genres : Drame, Romance, Guerre

Réalisé par : Jean-Pierre Melville

Avec : Howard Vernon, Nicole Stéphane, Jean-Marie Robain, Ami Aaröe, Georges Patrix, Denis Sadier, Rudelle, Max Fromm, Claude Vernier, Max Hermann, Fritz Schmiedel

Photographie : Henri Decaë

Scénario : Vercors, Jean-Pierre Melville

Musique : Edgar Bischoff

Synopsis

Après l’armistice de 1940, un vieil homme vit retiré à la campagne avec sa nièce. Ils se voient contraints par la Kommandantur d’héberger un officier allemand. Bien décidés à ne pas parler à ce représentant des forces d’occupation, il l’accueillent dans une maison aussi froide et silencieuse qu’un tombeau. Cependant, au fil des visites de von Ebrennac – qui, chaque soir, fait un court passage dans le salon et livre ses pensées à ses hôtes – ils découvrent un homme intelligent, sensible et sincèrement amoureux de la France. Il leur raconte sa passion pour la musique et la culture en général, sa conviction profonde que de cette guerre va naître un rapprochement des peuples. L’oncle et la nièce gardent le silence mais sont troublés par cet homme qui leur parle sans attendre de retour de leur part, qui comprend et approuve même leur résistance silencieuse…

Par Olivier Bitoun – le 29 octobre 2010

Bande annonce

Ciné-club en baie diffuse « LES BIENHEUREUX » film de Sofia Djama (2017) avec Sami Bouajila, Nadia Kaci, Faouzi Bensaïdi vendredi 15 mars 20h30 à la salle des fêtes de Carolles (45 rue Division Leclerc)

Scénario & réalisation : Sofia Djama. Photographie : Pierre Aïm. Montage : Production : Patrick Quinet. Avec Salima Abada, Sami Bouajila, Nadia Kaci, Faouzi Bensaïdi, Adam Bessa… 1 h 47.

La critique par Jacques Morice

Alger, une nuit de 2008. Chronique d’une ville sensuelle et oppressante, ce beau premier film met au jour les blessures laissées par la guerre civile.

Une façon de faire corps avec Alger. D’embrasser du regard son histoire récente et sa géographie, de les arpenter, de les enlacer. Ainsi commence-t-on par flâner dans une ruelle pentue, en compagnie d’Amal (Nadia Kaci), une prof d’université, mère altière d’un grand garçon qui glande pas mal. Le père, lui, Samir (Sami Bouajila), est gyné­cologue. Avec son épouse, il s’apprête à aller au restaurant fêter leur vingtième anniversaire de mariage. Un beau couple d’intellectuels, bien assorti, encore complice et tendre, quoi­que… Pointe un malaise, mais on est encore dans le non-dit.

En prenant son temps, le premier film courageux et libre, fortement autobiographique, de Sofia Djama nous conduit, peu à peu, vers les confiden­ces et les discussions animées. Nous som­mes en 2008. La guerre civile qui a déchiré le pays avec ses atrocités est loin, mais elle a laissé des blessures qui ne cicatrisent pas. Entre-temps, le poids de la religion s’est accru, au grand dam d’Amal et de Samir, qui ont milité ­naguère pour une Algérie laïque et ­démocratique. Leur fils et ses amis, eux, semblent davantage s’en accommoder, même s’ils fument et font la fête. L’un d’eux, qui a décidé de se faire tatouer une sourate sur le dos, est un croyant fougueux mais version « taqwacore » (du punk hardcore en rapport avec l’islam et sa culture)… De la fin de journée jusqu’au bout d’une nuit émaillée d’euphorie et de déconvenues, on suit en alternance tous ces personnages. Amal et Samir, dans leur dérive frustrante le long de la mer pour trouver un restaurant qui leur con­vienne. Les jeunes, dans leur virée au fin fond de la ville, à l’intérieur d’une cave bouillonnante, variante locale de l’underground. Les Bienheureux tient, donc, de la chronique sobrement élégante. Où la tension, légère au début, s’amplifie. Où la sensation d’un piège, d’une chape de plomb pèse de plus en plus. La ville est sensuelle, mais chaotique et oppressante, et certains cherchent à se soustraire à son étreinte.

Les femmes sont les plus lucides. Amal, mais aussi et surtout la très jeune Feriel (Lyna Khoudri, toute d’aplomb et de volupté), qui s’affirme, façonne son indépendance en suivant son propre chemin. Elle a des coups de cafard, bien sûr, qu’elle tente d’apaiser auprès d’un flic secret, mélancolique — ami, amant, ange gardien, on ne sait trop. Mais c’est elle clairement qui marche vers le soleil, elle qui est la moins engluée dans le ressassement. C’est d’elle que s’inspire directement Amal quand elle tire enfin le rideau sur les remords pour pouvoir vivre pleinement le présent. Le film se termine à l’aube, autant dire sur un nouveau jour et ses promesses.

Après deux courts métrages, la jeune cinéaste algérienne Sofia Djama passe au long avec un film qui n’est pas sans rappeler le récent « Razzia » du Franco-Marocain Nabil Ayouch. Elle aussi choisit la structure du film choral pour évoquer la société algérienne contemporaine. Si elle se replonge dix ans en arrière, c’est pour mettre en lumière ce moment de basculement qui a abouti à l’enlisement actuel de son pays.

A travers ses personnages représentants plusieurs générations, la cinéaste filme le doute, voire l’abattement, face au triomphe de la religion dans l’espace public (et ce malgré la défaite des islamistes durant la guerre civile). Sofia Djama signe en effet un portrait désenchanté de l’Algérie. Refusant d’arrondir les angles, elle ose un film courageux qui montre à quoi la résignation a mené aujourd’hui, dans un pays toujours dirigé par Abdelaziz Bouteflika, président-momie accroché au pouvoir depuis 1999. Lequel a plongé son pays dans une inertie qui empêche son peuple de rêver à une société meilleure… « Les bienheureux », c’est justement cette génération d’avant la guerre civile, celle qui a bénéficié d’une certaine liberté après l’indépendance et qui doit aujourd’hui tirer un trait sur ses idéaux face à l’islamisation de la société algérienne.

Très bien réalisé, bénéficiant d’une très belle photographie – notamment dans sa description de la nuit algéroise et des fantômes qui l’habitent -, « Les bienheureux » n’est pas exempt d’imperfections, ainsi dans sa narration. Mais ce premier film témoigne chez Sofia Djama d’un talent prometteur et d’une voix singulière et critique dans le cinéma maghrébin contemporain. Comme Kaouther Ben Hania (la réalisatrice de « La belle et la meute ») ou Leyla Bouzid (« A peine j’ouvre les yeux ») peuvent l’être côté tunisien.

Pour son premier long métrage film, LES BIENHEUREUX, la réalisatrice Sofia Djama explore les conséquences de la guerre civile qui a endeuillé l’Algérie de 1991 à 2002.

Certains films sont une porte d’entrée sur la dure réalité de l’histoire par la puissance des émotions qu’ils suscitent, la profondeur de l’analyse multiple qu’ils offrent au public et l’effort intellectuel de contextualisation qu’ils demandent au spectateur. LES BIENHEUREUX est indéniablement de ceux là.

La force du film, véritable plongée dans l’après-guerre civile, est de ne rien montrer de cette “Décennie Noire”, mais de suggérer les dégâts de la tragédie à travers plusieurs personnages emblématiques. Ils représentent les différentes facettes de l’Algérie meurtrie. La réalisatrice fait ainsi partager au spectateur le quotidien et les interrogations du couple de notables formé par Samir (Sami Bouajila) et Amal (Nadia Kaci). Les deux amis étudiants de leur fils Fahim (Amine Lansari) évoluent aussi dans ce cercle:  Feriel (Lyna Khoudri) et Reda (Adam Bessa).

Sofia Djama, rencontrée au Festival International du Film d’Histoire de Pessac, s’est inspiré de sa nouvelle Un verre de trop, publiée il y a quelques années. Elle a d’ailleurs trouvé “très agréable de trahir formellement son propre objet littéraire” en inventant d’autres personnages, tels celui de Fahim ou du Commissaire de police. Les conversations avec sa famille ou ses amis de son âge et plus âgés lui ont permis d’alimenter les dialogues écrits d’une traite.

Photo du film LES BIENHEUREUX

Le contexte historique a son importance pour la réalisatrice. Elle situe LES BIENHEUREUX en 2008 à Alger, le jour de l’attentat de l’École de gendarmerie qui avait fait de nombreux morts. Elle montre les barrages, la ville en état d’urgence et l’insécurité qui y règne. Les grèves et les coupures d’électricité sont monnaie courante. En revendiquant un “film urbain, dans une ville qui enferme ses personnages comme dans une souricière et dont la topographie rythme la topographie intérieure de mes personnages”, Sofia Djama rend aussi un magnifique hommage à la ville d’Alger. Les déambulations des personnages, de jour comme de nuit, reflètent en effet leurs doutes comme leurs certitudes. Chacun d’entre eux est à un moment clé de sa vie. Mais tous ne sont pas conscients qu’en un jour et une nuit, beaucoup de choses vont être remises en question.

Censé célébrer ses vingt années de mariage, le couple bat pourtant de l’aile. Samir et Amal se sont éloignés, comme cela arrive à de nombreux couples, mais en plus, pour eux, “la politique et l’histoire de leur pays sont entrées dans leur intimité”. Samir a des projets d’investissements dans une clinique privée, quand Amal, qui n’a plus d’espoir en son pays, rêve de donner une chance à son fils de poursuivre ses études en France. Fahim est comme ses deux amis: il écoute de la musique rock, fume des joints. Mais ils doivent faire avec les contrôles policiers permanents et les restrictions de liberté, notamment pour les femmes.

“LES BIENHEUREUX dresse un portrait puissant et émouvant de l’Algérie meurtrie par une guerre civile qui a eu de graves conséquences, y compris sur l’identité algérienne d’aujourdhui.”

Car LES BIENHEUREUX offre un versant ô combien résistant et féministe, notamment grâce au personnage de Feriel. Le film interroge aussi sur la quête de la spiritualité, grâce au personnage de Reda, dans ce monde dans lequel les fondamentalistes semblent prompts à se saisir du désœuvrement de la jeunesse et du vide culturel. La réalisatrice en profite d’ailleurs pour dénoncer les risques d’une “bigoterie, qui remplit la peur et l’angoisse de la société et institutionnalise, voire sacralise, l’ignorance”.

Il ressort de LES BIENHEUREUX une grande authenticité. Elle  provient d’abord du formidable jeu d’acteurs de Sami Bouajila et de Nadia Kaci, dont les échanges procurent d’intenses émotions. Mais aussi sans doute du fait que certains jeunes acteurs font leurs premiers pas à l’écran. La Mostra de Venise a ainsi décerné à Lyna Khoudri le Prix d’interprétation féminine de la Compétition Orizzonti. De même, l’Académie des César a présélectionné aux Révélations la jeune actrice, ainsi que Adam Bessa. Ce naturel est aussi renforcé par le basculement spontané et musical entre les deux langues employées: tantôt le français, tantôt le dialecte algérois. La réalisatrice a “beaucoup travaillé sur la phonétique et réparé certains accents en post-synchronisation”. Elle assume tout à fait le côté “United Maghreb” de son film, puisque Sami Bouajila est d’origine tunisienne et d’autres acteurs sont marocains ou algériens ne parlant pas le dialecte.

Photo du film LES BIENHEUREUX

Sofia Djama parvient très bien à tenir le spectateur en haleine jusqu’au bout. Pourtant, la réalisatrice ne livre volontairement pas d’emblée toutes les clés du passé, parfois tragique, de ses personnages. Elle préfère offrir au spectateur les pièces du puzzle au compte-goutte. Mais elle le trouble aussi avec des liens entre certains personnages insuffisamment explicites, tels ceux qui unissent Feriel et le Commissaire. C’est un peu frustrant, mais elle juge “suffisant de dire qu’il y a eu une guerre civile et de montrer des gens abîmés”. Elle espère ainsi que “même si des choses échappent au spectateur, il sera traversé par les émotions et pourra toujours s’y intéresser après avoir vu le film”.

Car LES BIENHEUREUX interroge subtilement sur la façon dont chacun survit et se reconstruit après une telle guerre. La peur diffuse n’est pas évoquée, mais pourtant respire par tous les pores de la peau des personnages. Le mot massacre n’est pas prononcé, mais pourtant omniprésent. Grâce à ses personnages forts, LES BIENHEUREUX dresse donc un portrait puissant et émouvant de l’Algérie meurtrie par une guerre civile qui a eu de graves conséquences, y compris sur l’identité algérienne d’aujourdhui.

Sylvie-Noëlle

Film annonce

Le ciné-club en baie de Carolles diffuse « Femmes femmes » de Paul Vecchiali (1974) Vendredi 15 février 20h30 Salle des fêtes de Carolles (45 rue Division Leclerc)

Réalisateur
Acteurs
Sonia Saviange Sonia
Hélène Surgère Hélène
Michel Delahaye le médecin
Noël Simsolo Ferdinand
Michel Duchaussoy Lucien
Liza Braconnier la veuve de Julien
Claire Versane l’épicière
Charles Level le livreur
Henri Courseaux Antonin
Jean-Claude Guiguet le courtier

 Synopsis

Pour une comédienne, jouer s’avère une nécessité, même si la gloire ne viendra plus. Elles sont deux, Hélène et Sonia, à partager le même appartement et les mêmes rêves. Hélène a renoncé au métier tandis que Sonia court le cachet. Entourées d’un petit monde farfelu ou malheureux, les deux femmes entretiennent entre elles des rapports de complicité parfois haineuse où le théâtre a toujours sa part, chacune étant le public de sa partenaire. Film légendaire, adoubé par Pasolini qui a dirigé le tandem d’actrices dans Salo ou les 120 journées de Sodome, Femmes, femmes fait éclater l’amour de Paul Vecchiali pour les femmes, le théâtre, la vie.

« Dans le magnifique Femmes, femmes (1974), Paul Vecchiali transforme un appartement de Paris en une scène de théâtre. Pendant deux heures, deux comédiennes ratées (incarnées par deux actrices géniales, Hélène Surgère et Sonia Saviange) refont et défont le monde, se déchirent et se réconcilient. C’est un flot de paroles pathétiques et sublimes, folles et lucides, comiques et tragiques, que Vecchiali filme en plans-séquences à la Ophuls et ponctue de chansons à la Demy, dans un noir et blanc hérité du muet. Le champagne bu à longueur de scènes provoque autant l’euphorie que la nostalgie. Derrière la tendresse affichée, l’amertume de l’échec. Et derrière les éclats de rire, la tentation du désespoir.“

Sandrine Douhaire, Télérama

“Femmes Femmes” (1974) est l’œuvre la plus connue, reposant sur les facéties et l’immense complicité de son duo d’actrices, également comédiennes dans le film : Hélène Surgère et Sonia Saviange. L’idée géniale, tient à priori du sacrilège : que deviennent les actrices, une fois déchues, et que leur première jeunesse est fanée ? Surmontent-elles leur dépendance au luxe, au narcissisme, à la comédie ? Comment s’accommodent-elles de cet enterrement anticipé : mises au placard et à l’oubli ? L’une surmonte son oisiveté en la noyant dans le champagne ; l’autre, sa fausse jumelle, en commettant de mauvais dramatiques pour la télévision, lorsqu’elle ne s’adonne pas goulûment au rouge. Et toutes deux font de leur appartement un théâtre permanent, sans plus de discernement quant à la réalité et au jeu. C’est la somme des deux addictions qui se joue dans leur huis-clos domestique, avec en marge quelques escapades chez les voisins de paliers, comme autant de dépendances scéniques avec, au gré des étages, un jeune dandy narcissique qui en aura pour son compte (Noël Simsolo), et une vieille dame, qui n’en a plus elle, pour très longtemps. Espiègleries, roueries, régressions infantiles, mises en scène boulevardières du quotidien le moins flatteur, et surtout, le caveau à l’horizon.

Peu à peu, le délire (tremblant) s’immisce dans la représentation, gagnée par la folie des deux actrices recluses. La mixité des deux registres, folie douce et pathologie, donne à “Femmes Femmes” sa puissance tonitruante : la dérision jusqu’au-boutiste est aussi un manifeste d’empathie, une déclaration d’amour non voilée à toutes les grandes actrices disparues des écrans, à leur glamour irréel (le pôle mythique de Surgère) autant qu’à leur réalité plus prosaïque (Saviange, encore combattante). Par la radicalité de ses partis-pris – l’économie de séquences étirée allant jusqu’au bout des scènes, durée pesée ; le noir et blanc ; l’atmosphère claustrophobe –, le film est une épreuve, mais il s’endure dans l’humour et dans le charme, aussi euphorisant que glaçant, comme une redescente après une ivresse trop joyeuse. Opus populaire et “expérimental” à la fois (dans la mesure où son dispositif renvoie à une idée très précise, traitée avec beaucoup de cohérence formelle, mais laissant la place à des développements improvisés et à une spontanéité de jeu), le film transmet aussi l’humour insouciant de son tournage, reflétant les limites et la gracieuse inventivité d’un artisanat porté par l’urgence.

Par : Noël Simsolo, Paul Vecchiali

Bande annonce

 

Ciné-club en baie présente le vingtième film de Robert Guédiguian « LA VILLA » Diffusion le Vendredi 18 Janvier 2019, 20h30 à la salle des fêtes de Carolles

 

Avant de vous faire partager l’analyse de tous les critiques , le bureau et son président vous souhaitent de bonnes fêtes de fin d’année.

 Son vingtième long-métrage se déroule comme souvent à Marseille, dans la Calanque de Méjean. Le réalisateur y retrouve ses acteurs fétiches et raconte ses histoires de toujours sur la famille, la nostalgie, la lutte sociale.

Synopsis et Analyse « La Villa »

C’est une villa qui surplombe la mer. Autour de la demeure, dans la lumière d’hiver, s’étalent un petit port de pêche, des commerces abandonnés et des maisons aux portes closes. La Villa, le vingtième film de Robert Guédiguian commence comme une histoire de famille, sa famille – sa fidèle troupe d’acteurs – puis s’élargit, au fur et à mesure, pour devenir une réflexion politique vaste et amère.

Victime d’une attaque, le père n’attend plus rien de la vie. Ses trois enfants, une fille et deux fils qui n’ont plus grand-chose en commun, se retrouvent pour le veiller. «Ces retrouvailles ont lieu à l’ombre de la mort, explique Le Monde (…). Autant dire que les comptes, de chacun avec sa propre conscience et de tous avec tous, se règlent ici au bord de l’abîme, mais avec une délicatesse et une complexité qui nous évitent l’accablement du jeu de massacre. Au contraire, tout ici est touchant, proche, humain.»

Une sensibilité qui a conquis Jean-Sébastien Chauvin des Cahiers du Cinéma. «On est frappé, dès le prologue, par la précision et l’économie narrative qui noue le récit en quelques plans. Et qui fait tomber une émotion profonde, comme une chape, qui ne quittera plus le film», écrit-il. Un avis partagé par Positif: «(…) le risque du mélodrame, le goût de la fable morale, certes, mais aussi la justesse des émotions, la liberté narrative et formelle. C’est peut-être [le] film [de Robert Guédiguian] le plus maîtrisé et le moins formaté (…).»

Un film noir mais bienveillant

Si le film est sensible, cela se fait à rebours de sa propre noirceur. «Le soleil est bien noir, ici, explique Télérama , C’est une lumière d’hiver, de crépuscule qui règne sur ce théâtre à ciel ouvert. Du Tchekhov méridional, si l’on veut. Où l’on blague encore, mais ‘‘au bord du précipice », comme le dit Joseph. Les réponses apportées sont provisoires: une fois n’est pas coutume chez le cinéaste, la fin reste ouverte. Malgré la mélancolie ambiante, des espoirs subsistent: l’amour de l’art et de la poésie (on déclame du Claudel!). L’amour tout court… Et puis il y a la mer, ses dorades et ses poulpes qui nous rappellent que l’antique palpite encore… Tout n’est pas perdu».

Le film est traversé par une mélancolie en sourdine, triste, bilan d’une génération qui ne sait plus bien quoi faire de ses idéaux. «Comment rester fidèle à l’héritage de lutte et à l’idéal de justice qu’incarnait cet homme? Comment ne pas les trahir dans la jungle renouvelée et triomphante de l’économie libérale? Comment tenir encore sur la nécessité, chaque jour piétinée, de la solidarité et du bien commun? (…) Simplement, ce vingtième long-métrage – à l’instar de Marius et Jeannette (1997) qui en cristallisa une sorte de moment parfait – occupe dans la partition de l’œuvre un sommet. Sommet, tout à la fois de noirceur, de lyrisme, d’économie de moyens», explique encore Le Monde .

Une certaine idée de fin du monde traverse le film. Il se heurte au mur de la tragédie de notre siècle. «Et sur cette rive confinée d’une Méditerranée où chaque jour se noient des centaines de migrants, l’actualité dramatique débarque clandestinement. Celle des réfugiés qui cherchent un refuge. (…) L’humble bienveillance qui baigne la fin de ce conte moral se substitue au constat en demi-teinte que dresse Robert Guédiguian. Les militants sont fatigués. Leurs luttes ont-elles servi à quelque chose?», se demande ainsi le journal La Croix .

Mélange des thématiques

La famille, la nostalgie, le deuil, le conflit de génération, l’amour, l’immigration… Guédiguian invite dans cette Villa tous ces thèmes de prédilection. Les critiques sont séduits par ce «cinéma humaniste, bienveillant et nostalgique», comme le décrit le JDD . «Robert Guédiguian (…) mélange beaucoup d’ingrédients mais il les dose avec une telle justesse, un tel équilibre, qu’il réussit l’une de ses plus belles partitions», estime d’ailleurs Le Parisien.

Le journaliste de l’Obs , préfère de son côté, s’appesantir sur le thème du désœuvrement d’une génération en mal avec son temps: «La Villa est un adieu aux utopies, l’œuvre-bilan d’un artiste habité par les valeurs de la gauche prolétarienne, se sachant dépassé par le monde tel qu’il va. Réalisateur inégal et volontiers didactique, Robert Guédiguian touche juste.»

«Dans ses vieux filets de pêche brillent des éclats d’avenir et quelques sanglots.»

Libération

Un avis que partage totalement Première. «C’est l’un des Guédiguian les plus puissants et saisissants vus depuis longtemps, estime le mensuel (…).Tout semble d’entrée de jeu plombé par la mélancolie, l’inertie, une tristesse incommensurable. L’idée, ici, est de faire le bilan d’une génération – les baby-boomers incarnés par Ariane Ascaride, Gérard Meylan et Jean-Pierre Darroussin. (…) Mais le discours semble cette fois-ci porté par quelque chose de plus profond et enfoui, comme un écho mythologique, un souffle tragique venu du fond des temps.»

«Le communisme maritime de Guédiguian a plus que jamais les atours de la rêverie et les contours du réel, renchérit Libération , entre la mer et la scène. (…) Dans ses vieux filets de pêche brillent des éclats d’avenir et quelques sanglots.»

Le site àVoiràLire est plus mesuré: «Entre nostalgie et résignation, l’évocation inégale mais touchante d’une époque révolue.» Seul nuage dans ce grand soleil d’hiver, Nathalie Simon, du Figaro, estime le film «interminable» et regrette que «le contenu de près de deux heures» manque de sobriété. Avant d’ajouter: «On a l’impression que le cinéaste marseillais embrasse tous les sujets qui le préoccupent. La fratrie, les origines, l’amour et l’usure des sentiments, l’incertitude de l’avenir, le poids du passé, jusqu’à l’immigration et le terrorisme.» Pour notre consœur, la nostalgie n’est plus ce qu’elle était…

https://www.franceinter.fr/personnes/robert-guediguian

La bande annonce