Ciné-club en baie présente « Yuli » un film de Iciar Bollain.Diffusion vendredi 17 Juin 20h30 Espace François Simon (45 rue Division Leclerc Carolles)

Synopsis
Un gamin cubain féru de foot et de hip-hop devient une étoile internationale du ballet… Le danseur Carlos Acosta joue sa propre histoire dans ce biopic sensible.
À Cuba, au début des années 1980, Carlos, que son père Pedro surnomme « Yuli », d’après un
dieu africain de la guerre, est un enfant impétueux et rebelle. Dans les rues de La Havane, il
triomphe dans les battles spontanées de breakdance. Pedro, qui voit d’un mauvais oeil ces
compétitions de trottoir, décèle pourtant grâce à elles le talent de son fils pour la danse.
Contre le gré du gamin, il l’envoie dans la plus prestigieuse école de ballet du pays, puis en
internat, loin de sa famille. D’abord synonyme de contrainte, cet art devient bientôt un
refuge puis, peu à peu, la promesse d’une carrière d’exception que Yuli ne cesse pas pour
autant de remettre en question.
Carlos Acosta est aujourd’hui entré dans la légende du ballet aux côtés de Rudolf Noureev
et de Mikhaïl Barychnikov.
Le Cubain Carlos Acosta (né en 1973), surnommé Yuli par son père, en référence à un
fameux guerrier. Au travers de flashbacks savamment articulés, la réalisatrice nous met dans
les pas de ce jeune garçon (Edilson Manuel Olvera, stupéfiant de présence) dont le destin au
coeur d’un quartier défavorisé de La Havane semble des plus compromis. Mais Pedro, son
camionneur de père (Santiago Alfonso, hallucinant d’intensité) veille au grain, quitte à avoir
la main lourde… Pour cadrer ce fiston un brin turbulent mais déjà virtuose de breakdance, il
va lui faire intégrer, contre son gré, une école de danse. Il n’est rien de dire que Yuli traîne
des pieds car il ne veut pas être traité d’homo par ses copains. Son destin va faire fi de tout
cela et l’entraîner au plus haut sommet de la hiérarchie mondiale des Etoiles. Nous suivons
ainsi son ascension fulgurante parmi les plus grandes Compagnies de ballet du monde
jusqu’au Royal Ballet de Londres, la Mecque de la danse avec l’Opéra de Paris.
Les avanies du régime cubain sont passées en revue, tout comme l’ingérence des USA dans
de nombreuses manoeuvres économiques au niveau mondial, le racisme, l’homophobie,
l’immigration, le poids du passé et celui de l’esclavage en particulier. Et tout cela avec une
fluidité dans le discours d’une époustouflante subtilité. Carlos Acosta joue son propre rôle
aujourd’hui. Il est juste précédé dans celui de Yuli par Kevyin Martinez (un jeune acteur
cubain qui crève l’écran !) dans la peau de Carlos Acosta glanant de par le monde les prix les
plus prestigieux.
Entre scènes dramatiques et séquences dansées (somptueusement), ce film se révèle puissant,
juste, émouvant, destiné au plus grand nombre car c’est aussi une ode au courage.

Les Cririques :

Le Parisien

par La Rédaction

Cette histoire singulière est racontée à travers des scènes jouées, mais aussi de superbes séquences de danse avec Carlos Acosta dans son propre rôle. Le récit d’un amour contraint, raconté avec passion.

Marianne

par Olivier de Bruyn

Cette modeste pépite mérite d’être découverte.

La critique complète est disponible sur le site Marianne

Positif

par Hubert Niogret

[…] la réalisation d’Iciar Bollain est efficace, sérieuse et assez habile dans la gestion des trois périodes importantes de la vie du danseur étoile […].

Rolling Stone

par Jessica Saval

Chronique d’une vie menée au rythme d’un socialisme tremblotant, Yuli est tout aussi ambitieux que ses séquences de danses sont grandioses. Ode au courage, cette récit presque trop beau pour être vrai devrait ravir tant les amateurs de ballet que ceux d’histoire moderne. A ne pas rater !

Film annonce

Ciné-club en baie diffuse « Jeremiah Johnson »  film de Sydney Pollack (1972) Vendredi 20 Mai 20h30 Espace François Simon, Carolles (45 Rue Division Leclerc)  

 

Le film s’inspire en partie de la vie du célèbre mountain man John Johnson, connu sous le surnom « Johnson le mangeur-de-foie ». Le film est présenté en compétition officielle au festival de Cannes 1972. Il connaît un succès aussi bien commercial que critique.

Synopsis : Fuyant la civilisation de son pays, un Américain décide de vivre seul dans le climat rude des Montagnes Rocheuses. La cohabitation avec l’une des tribus indiennes se dégrade lorsque, après avoir porté assistance à un convoi militaire, sa famille fait l’objet de lourdes représailles. Sa vengeance et son courage en font une figure légendaire.

Dans les années 1850, Jeremiah Johnson, ancien militaire, décide de fuir la violence des hommes et la civilisation pour gagner les hauteurs sauvages des montagnes Rocheuses. Mal préparé à cette rude vie, il connaît des débuts difficiles ; jusqu’au jour où il fait la rencontre de « Griffes d’Ours », un vieux chasseur de grizzlis qui lui apprend le dur métier de trappeur et les coutumes des Indiens.

Un jour, Jeremiah découvre une cabane dont les occupants pionniers ont été massacrés par des Indiens. À la demande de sa mère devenue folle à la suite de ce traumatisme, Jeremiah recueille alors un jeune garçon survivant de cette tuerie, et le nommera Caleb. Peu après, les deux personnages font la rencontre de Del Gue, un chasseur cynique et malhonnête et chauve de circonstance (pour éviter d’attirer l’attention sur son scalp), détroussé et enterré jusqu’au cou par les Indiens Pieds-Noirs. Ce dernier récupère ses effets avec l’aide de Jeremiah et scalpe trois Indiens de la tribu en guise de vengeance.

Au début des années 1970, le western avait évolué vers deux sous-genres antagonistes, d’un côté le « western spaghetti », de l’autre une série de films qui tentaient de peindre sous un jour réaliste l’histoire du Wild West américain. La vie d’un personnage historique, Joe Johnston dit Crow Killer (« tueur de Corbeaux »), a d’ailleurs servi de modèle à celle du héros… Hollywood l’avait prudemment inaugurée en ce qui concerne les Indiens – Les Cheyennes (Cheyenne Autumn, 1964, de John Ford) –, ou les trappeurs – La Dernière Chasse (The Last Hunt, 1956, Richard Brooks) –, et lorsque Sydney Pollack s’attaqua à Jeremiah Johnson, Arthur Penn avait déjà réalisé Little Big Man (1967) et Elliot Silverstein Un homme nommé cheval (A Man Called Horse, 1970) – Michael Cimino et Clint Eastwood reprendraient le flambeau plus tard. Cependant, la structure du film de Pollack le rapproche aussi d’un genre fort à la mode à l’époque de sa sortie, le road-movie. Jeremiah se comporte en effet comme les héros des épopées beat et hippy du siècle qui succédera au sien, il « fait la route ». Des rencontres çà et là le retiennent quelques jours, il chemine parfois en compagnie de quelqu’un, mais toujours il repart, comme dans Easy Rider (Dennis Hopper, 1969) ou Point Limite Zéro (Vanishing Point, 1971, Richard T. Sarafian). Fatigué de la civilisation, Jeremiah cherche dans les grands espaces infoulés une authenticité que ses alter ego beat et hippy entreprendront de trouver dans les philosophies d’Extrême-Orient… Apocalypse Now, surtout dans sa version longue, reprendra cinq ans plus tard la structure du road-movie d’une façon qui le fera ressembler à Jeremiah Johnson, « coïncidence française » en prime : comme le héros du film de Coppola remonte l’histoire du Vietnam en suivant un fleuve qui le mène à d’anciens colons français, Jeremiah remonte l’histoire du Grand Nord américain en suivant une piste qui le mène a des Indiens chrétiens auxquels des missionnaires ont appris le français…

Ciné-club en baie présente,le dernier trimestre de sa saison

Prochaine séance Le vendredi 15 Avril 20h30.Diffusion film GB de Alexander Mackendrick (1955) avec Alec Guinness,Cecil Parker, Peter sellers et Herbert Lom

Synopsis : Le commissariat de police de la petite ville de Richmond a l’habitude de la visite de Margaret Wilberforce, veuve d’un officier de marine, et de ses histoires à dormir debout. Un jour, le digne professeur Marcus loue une chambre à la vieille dame où, tous les soirs, il répète avec ses amis « musiciens » un menuet de Boccherini. En réalité, ils préparent le hold-up du siècle…

Tueurs de dames reste un exemple parfait de la marque de fabrique Ealing : personne n’est vraiment ce qu’il prétend être dans cette histoire. Ni le groupe de musiciens cachant un gang de braqueurs de banque, ni la mamie innocente qui les héberge, se révélant être une manipulatrice de génie. Jeu de massacre dans tous les sens du terme, Tueurs de dames, son humour noir, ses coups bas, et la virtuosité de ses interprètes confirme le sens du rythme et le génie du comique de situation chez Ealing. Les deux étant restés à ce jour inégalés.
Robert Benayoun, écrivain et critique, à la sortie du film : « Peut-on rire de la mort violente ? Cette délicate question que vingt traités de morale repousseraient, trouve en ce film, comme en son prédécesseur, le prodigieux Noblesse Oblige, une réponse dépourvue d’emballages. Et si la subversion, l’humour noir, le déclic de l’absurde, et le sens du ridicule vous épouvantaient, tentez un peu, pour voir, de rester insensible au Tueurs de dames » Joel et Ethan Coen en feront un remake en 2004, Ladykillers, avec Tom Hanks dans le rôle d’Alex Guinness.

https://www.dvdclassik.com/critique/tueurs-de-dames-mackendrick

Bande annonce https://www.youtube.com/watch?v=gc3_A0m9iPo

CINÉ-CLUB EN BAIE PRÉSENTE SON FESTIVAL DU CINÉMA JAPONAIS LE 18, 19, 20 MARS À L’ESPACE FRANÇOIS SIMON 45 RUE DIVISION LECLERC CAROLLES 50740

Le programme du Festival : En Ouverture du Festival le vendredi 18 mars à 19h, présentation du film de Shohei Imamura « La Ballade de Narayama » par Nicolas Thévenin, Animateur cinéma, critiques et enseignant en cinéma

Pour fêter ses 35 ans, La Ballade de Narayama (1983) refait surface en copies flambant neuves. S’il reste le film le plus célèbre de Shohei Imamura (1926-2006), c’est sans doute pour avoir remporté la Palme d’or, qui a valu à son auteur, alors âgé de 57 ans, d’acquérir une stature internationale (il la confirmera avec une deuxième Palme en 1997 pour L’Anguille, ex aequo avec Le Goût de la cerise, d’Abbas Kiarostami). Reconnaissance méritée pour ce cinéaste original et frondeur, issu de la Nouvelle Vague japonaise.

La Ballade de Narayama est la seconde adaptation japonaise d’une nouvelle de Shichirō Fukazawa (1914-1987), après la version, fortement imprégnée de théâtre kabuki, qu’en avait tirée le prolifique Keisuke Kinoshita, en 1958. Imamura en reprend donc la trame, située dans une petite communauté villageoise à l’extrême nord du Japon, à la fin de l’ère Edo (deuxième moitié du XIXe siècle). Celle-ci tourne autour d’un personnage de grand-mère, Orin (Sumiko Sakamoto), atteignant l’âge avancé pendant lequel elle doit accomplir le rite funéraire traditionnel : gravir le mont Narayama sur les épaules de son fils aîné, pour y finir ses jours livrée aux éléments et à la divinité des lieux.

Le film qu’en tire Imamura, cinéaste résolument moderne, s’oppose en tout point au classicisme de Kinoshita, qui exaltait la piété filiale et le respect des traditions. Au contraire, Imamura perpétue sa vision décapante et désacralisée d’une humanité primitive (comme dans Profonds désirs des dieux, 1968) qu’il se plaisait à saisir « par le bas du corps », à ras d’instincts et de pulsions.

Histoire naturelle

La première partie du film se penche surtout sur la vie quotidienne du village, au fil des saisons et des travaux qui les rythment. Dès les premières images, qui survolent les chaînes de montagne enneigées, Immamura souligne l’isolement de cette petite communauté agricole, éloignée des évolutions du monde, puis décrit par le détail la rudesse et la ténuité de ses conditions d’existence. En se focalisant sur la famille d’Orin (ses fils, petits-fils et brus) et ses relations avec le voisinage, Imamura en résume les nécessités : la survie, qui se mesure en bouches à nourrir, et la perpétuation du clan, qui régule les rapports entre les sexes.

Nécessités qui semblent justifier un enchaînement de situations scabreuses, potentiellement choquantes : nourrissons jetés aux rizières, exécution d’une famille de voleurs enterrés vivants, zoophilie et gérontophilie… Mais la beauté du film est d’exempter ces actes, apparemment révoltants, de toute considération morale, pour les restituer au sein d’un ordre naturel primitif, où les cycles de vie et de mort s’abordent frontalement, sans hypocrisie. C’est pourquoi des vues animales – serpents, rongeurs, rapaces, poules, lapins – s’insèrent entre les scènes de la vie humaine, résonnent ou riment avec elles : pour Imamura, l’homme partage la même histoire naturelle que celle des animaux.

Le film chemine ainsi, avec trivialité et détachement, vers son apothéose : l’ascension du mont Narayama, à l’occasion d’une séquence magnifique et quasiment muette – le rituel interdit de prononcer un mot. Orin, portée par son fils Tatsuhei (le formidable Ken Ogata), s’élève vers sa propre mort, dans des hauteurs escarpées envahies d’une brume automnale et spectrale.

Imamura aurait pu dénoncer facilement la barbarie du rite, mais choisit de faire naître, en son point culminant, une émotion spécifiquement humaine : Tatsuhei éprouvant le besoin d’étreindre une dernière fois sa vieille mère, au moment de l’abandonner au milieu d’un cimetière d’ossements, cerné par les corbeaux. Le rite au summum de sa cruauté (laisser mourir un aïeul dans la nature) coïncide curieusement avec l’effusion inattendue d’un sentiment. Le seul à pousser comme une fleur sauvage sur le granit insécable de la vie primitive.

Après le film Intervention de Nicolas Thévenin Enseignant en cinéma

Samedi 19 mars à 16h Diffusion du film de Kenji Mizoguchi

Présentation du film par Nicolas Thévenin enseignant en cinéma

Synopsis
A la fin du XVIe siècle, le Japon est ravagé par les guerres intérieures. Dans un petit village près du lac Biwa, vivent pauvrement le potier Genjuro et le paysan Tobei, avec leurs épouses respectives, Miyagi et Ohama. Chacun des deux hommes poursuit son rêve d’enrichissement ou de gloire.
Les hommes partent pour la ville, où les poteries se vendent bien. Tobei, ignorant les conseils de sa femme, court dépenser sa fortune à l’achat d’un équipement de samouraï. Genjuro est entraîné par une étrange et belle princesse en direction d’un manoir où il succombe à ses sortilèges… Pendant ce temps, le malheur fond sur les épouses délaissées : Ohama est violée par des soudards et réduite à la prostitution, Miyagi est attaquée par des soldats affamés, qui la tuent pour lui voler sa nourriture.
Le réveil sera rude : Genjuro ne tarde pas à découvrir que la femme qu’il a suivie est un spectre, défunt depuis des années, et le manoir où il a vécu des heures enchantées, un amas de ruines; quant à Tobei, il retrouve Ohama dans un lupanar et comprend quelle folie a été la sienne.
Tous deux rentrent au village. Genjuro croit revoir Miyagi qui l’accueille avec douceur, mais ceci est encore un rêve. Le chef du village lui apprend la vérité. La voix de la morte est bien là pourtant, présente à toute heure du jour, et leur fils Genichi va porter un bol de riz sur sa tombe. La vie continue…
Inspiré de deux contes d’un recueil de nouvelles célèbre au Japon et d’un autre de Maupassant, Les contes de la lune vague sont une réflexion sans précédent sur le conflit des désirs masculins et féminins et la position de l’artiste.
C’est surtout une oeuvre à la précison de mise en scène inégalée. Mizoguchi filme presque toujours en légère plongée et d’assez loin pour que toute la scène se déroule dans un espace où les mouvements des personnages seront l’expression de leur sentiment. Si un personnage exprime un désir, il est immédiatement mis en échec par une force contraire ou alors il se réalise et se matérialise dans le milieu de l’image. La guerre vient-elle ainsi bien davantage du dedans des personnages que du dehors où s’opposent deux clans dans le XVIème siècle japonais.
Genjuro veut profiter du conflit pour sortir sa famille de la pauvreté. Miyagi, sa femme, épouse soumise, mère attentive et inquiète n’aspire qu’à une vie paisible. L’autre couple, Ohama-Tobei, exprime clairement et ouvertement ce que Miyagi ressent par rapport à l’entreprise de son mari et que celle-ci n’oserait même pas penser. La projection qui unit ces deux couples fait de Tobei le contraire de Genjuro et d’Ohama l’opposée de Miyagi. Ce système de projection est le moteur qui actionne la conduite du récit et de la mise en scène.
Lors de son premier retour de la ville, Genjuro, au premier plan, contemple l’image d’un bonheur familial fondé sur la richesse. Il regarde son fils avec un plaisir narcissique. Profondément artiste, Genjuro éprouve le besoin d’embellir le monde. Derrière lui, Miyagi réalise le rêve de son époux : en passant le kimono, elle devient un objet érotique. Mais Genjuro la regarde à peine car son fichu de paysanne jure avec la splendeur du vêtement.
Le désir de l’homme n’est pas celui de la femme. Le reflet de l’âtre sur le mur justifie son déplacement, elle n’aspire qu’au rôle de gardienne d’un foyer chaleureux. La différence des désirs active la séparation qui lézarde secrètement le couple : la crémaillère la figure clairement. Elle coupe l’écran en deux. La scission se fait violente : son regard à lui fixe le dehors, elle le dedans. La violence du conflit est prise en charge par le raccord : Genjuro s’arrache à l’espace du foyer et se dirige vers son espace propre. Le plan est maintenant divisé en deux, non plus sur la largeur mais en profondeur : lui dans son décor, elle près du feu. Lui dans l’ombre, elle sous l’éclat de la lumière. Entre eux, un vide qui dit la vérité du conflit. Pour la première fois, Miyagi manifeste son désaccord. En se retournant, elle se cache à nos yeux, la lumière frappe et son kimono et son fichu. La position des personnages fait que chacun devient la projection de l’autre, que leurs désirs s’opposent, que commence le processus d’un divorce. L’arrivée d’Ohama met un terme au conflit. Elle annonce le danger de la guerre qui rôde. Elle oblige la cellule familiale à se reconstituer. Par rapport à sa belle-sœur, Miyagi enlève son kimono, vécu comme indécent, trop sexualisé. Elle abandonne son costume de femme désirée pour reprendre celui de mère. Inconsciemment, Miyagi transmet sa colère à Ohama. Dans un changement d’espace par travelling latéral, celle-ci, projection de la pensée et des sentiments de Miyagi, extériorise ce que sa belle-sœur a occulté et a étouffé en elle. Elle réprimande sévèrement Tobei. Son couple avec lui offre l’image inversée, grossière et comique du premier couple.
Le divorce éclate dans le plan suivant. La brutalité du changement de plan, la construction orthogonale exagérée avec l’horizontale occupée par le potier et la perpendiculaire qui mène à l’épouse. Cette construction du plan rend évidente l’attitude obsessionnelle du potier qu’accentuent les percussions musicales. Le regard sur la crise du couple est désormais frontal et pose les problèmes fondamentaux des rapports sexuels. L’attitude de l’homme obsédé par son tour, l’obligation qu’il fait à sa femme de tourner sans repos à son rythme, son refus de l’enfant désigne un homme voué à la satisfaction de son plaisir solitaire. La flûte sur un fond de percussions accentue la sensation de dysharmonie, de désaccord. La réalité qu’impose Genjuro, sa dureté, font mal.
Plus tard, la scène du lac quitte le réalisme. Manifestement tournée en studio, elle est traitée sur le mode onirique, fantastique. Le scintillement de l’eau tend un miroir aux craintes et désirs des personnages. La projection du péril qu’ils encourent se manifeste par une barque sombre qui entre dans le champ. Elle nous prépare à l’apparition des fantômes, la barque disparaît. Le récit réaliste peut reprendre.
Mizoguchi met en scène la première apparition de Wakasa en figurant un écran dans l’écran. Une forme indistincte mais reconnaissable vient vers nous, spectateur. La caméra recule et découvre Genjuro qui occupe notre place, qui est aussi celle du metteur en scène. Miyagi semble passer sous le regard de Genjuro un test pour l’obtention d’un rôle, celui d’une femme désirable, mais son allure de paysanne le lui interdit. Genjuro l’élimine de sa pensée donc elle disparaît de notre vue. Car Genjuro aspire à une vraie star. Et il appelle inconsciemment la femme idéale dont il rêve et dont l’aspect sophistiqué, maquillé, puisse satisfaire son fétichisme. Par un jeu de champ contre-champ, rare chez Mizoguchi, celui-ci répond à notre attente, Wakasa entre dans la champ. Elle n’est que séduction comme l’image immatérielle d’une star hollywoodienne.
La beauté artificielle, apprêtée, de Wakasa appelle un discours sur l’art, la vraie beauté, et l’artiste. Pour Mizoguchi, l’art doit être utile, aider les gens à vivre à comprendre, à aimer. S’il reste extérieur, social, ritualisé, décoratif, il devient dangereux, voir mortel. La séparation entre l’artisan et l’artiste est infime. L’artisan potier fabrique des objets nécessaires à la vie de tous. L’artiste, souvent narcissique, égoïste, doit donner une image sublimée de la vie. L’artiste, tel Mizoguchi, sait qu’il doit passer par la beauté qu’il condamne pour atteindre la vérité qu’il défend.
Dans une première scène, Mizoguchi décrit l’amour de Genjuro et Wakasa : l’eau court de la nuit au jour pour nous montrer une nature domestiquée par la culture. Suit une scène aristocratique : sur le tapis, les deux amants s’enivrent de l’art pour l’art, du plaisir de la forme, de la recherche de la pure sensation. C’est un jeu vain pour étreindre un corps inexistant et une volupté proche de la mort.
Mizoguchi passe dans la scène suivante à une nature triste, réaliste, à l’opposé de la scène précédente. Le comportement de Genjuro, oublieux de Miyagi appelle, entraîne, projette la mort de celle-ci. Mizoguchi a commencé ce plan-séquence par une vue générale. Il laisse Miyagi approcher pour la saisir en forte contre-plongée pour la filmer dans un combat terre à terre avec la soldatesque. L’espace est coupé de tout horizon. Le sol impose sa dureté. Les victimes de la guerre se combattent entre elles pour assurer leur survie. Une fois blessée, Miyagi se relève. Mizoguchi ouvre le champ de vision, élargit le plan, offrant ainsi une chance de survie pour Miyagi et son enfant.
A l’inverse de Genjuro, à la recherche de son fétichisme féminin, Tobei recherche les attributs les plus voyants de la virilité : casque, armure, sabre, cheval. Il aspire à briller pour oublier le sentiment d’impuissance qu’il ressent vis à vis de sa femme. Opposition de l’univers féminin et masculin (morgue, infantilisme, femme marchandise à disposition, jouet qu’on ne respecte pas). Les pièces qu’un soldat lui avait jetées après son viol ont marqué Ohama à jamais d’où son rapport âpre et violent à l’argent
La fin du film se conclut sur le triomphe posthume de Miyagi avec le rappel des valeurs essentielles d’amour et de protection de l’enfant. Genjuro, obsédé par son désir de transformer la réalité, refusait de la voir telle qu’elle est. Dans sa première exploration de sa maison abandonnée, celle-ci n’est éclairée que de l’extérieur. Il doit la quitter pour y revenir une seconde fois : elle est alors transfigurée par la spiritualité de la lumière. Se rappelant du message de Miyagi, il prend conscience de l’inanité du pur formalisme. Il rejette le kimono et le casque qui, uni à l’histoire de Tobei figure l’autorité des pères passés que l’on doit fuir pour revenir à la vie réelle. Il n’est plus impatient mais fait tranquillement son métier de potier. Il ne recherche plus l’exceptionnel mais l’utile.
Alors que dans le plan initial, le mouvement panoramique droite-gauche contrariait le sentiment d’harmonie entre l’homme et le paysage. A la fin du film, l’enfant prie devant la tombe de sa mère. La caméra s’élève unissant l’humain à la nature.
Après le film,intervention de Nicolas Thévenin, enseignant en cinéma

Samedi 19 Mars à 20h30 film de Éric Khoo « La Saveur des Ramen »
Présentation du film Nicolas Thévenin,enseignant en cinéma
Réalisateur : Eric Khoo
Acteurs : Takumi Saitoh, Jeanette Aw Ee-Ping, Mark Lee, Seiko Matsuda, …
Distributeur : Art House / KMBO
Budget : –
Genre : Drame
Nationalité : Japonais, Singapourien, Français
Durée : 1h30min
Synopsis :
Masato, un Japonais, travaille dans le restaurant de son père, spécialisé dans les ramen, une spécialité japonaise, à base de nouilles dans un bouillon de viande ou de poisson. Il veut s’émanciper et réaliser ses propres recettes. Depuis la mort de son épouse, une cuisinière douée, son père s’est replié sur lui-même. Mais quand celui-ci décède subitement, Masato décide de se rendre à Singapour où ses parents se sont rencontrés. Aidé par une blogueuse culinaire qui vit sur place, il veut retrouver un oncle perdu de vue, pour qu’il lui apprenne une recette célèbre de sa mère et qu’il lui parle de l’histoire chaotique de leur famille…

Dimanche 20 mars à 14h Film d’animation pour jeunes public ,un film de Hiroyasu Ishida  Le Mystère des Pingouins A partir de 7 ans

« Le Mystère des pingouins » : une chronique enfantine teintée de poésie surréaliste

Pour son premier long-métrage, le jeune cinéaste japonais Hiroyasu Ishida effectue un réjouissant mélange des genres.

Dans un été riche en animation japonaise (quatre films sortis depuis six semaines), Le Mystère des pingouins ajoute une nouvelle pièce, remarquable, au panorama qui se dessine de la création actuelle, largement défriché en amont par la dernière édition du Festival d’Annecy. Le film est l’œuvre d’un jeune animateur, Hiroyasu Ishida, né en 1988, qui s’est précocement fait connaître en publiant sur sa page YouTube, sous le pseudonyme « Tete », toute une série de courts-métrages originaux et poétiques, dont le drôlissime La Confession de Fumiko (2009) qui lui a valu de récolter, à l’âge de 21 ans seulement, et alors qu’il était encore étudiant à l’université de Kyoto Seika, un beau bouquet de récompenses. Son premier long-métrage, le premier également produit par le Studio Colorido, est l’adaptation du roman de science-fiction Penguin Highway (2010), de Tomihiko Morimi, d’où il tire son univers à la fois quotidien et farfelu, ici clairement rééquilibré à destination d’un public enfantin.

Son trait fin et rond, ses couleurs quotidiennes, son cours imprévisible, son humour léger, parachèvent cette esthétique résolument non tapageuse

Dans une petite ville comme beaucoup d’autres, une invasion de pingouins inexpliquée suscite l’étonnement de la population et pique la curiosité de l’élève Aoyama, enfant surdoué et plongé dans l’étude des sciences, qui décide d’enquêter sur cet étrange phénomène. Avec l’aide de deux amis de sa classe, il découvre que les animaux suivent un même sentier à travers la forêt, les menant vers une prairie isolée où gît en lévitation une étrange sphère aqueuse, qui semble réagir à la présence humaine. Aoyama entraîne également dans sa recherche l’assistante du cabinet dentaire voisin, avec laquelle il s’entend bien et joue régulièrement aux échecs après les cours. Secrètement sensible à ses charmes, il se rend compte qu’elle n’est pas pour rien dans l’apparition des pingouins, créatures artificielles issues de la métamorphose de n’importe quel objet courant.

Avec malice et douceur

Le Mystère des pingouins pratique ainsi un réjouissant mélange des genres, entre chronique enfantine à l’environnement très familier – ces territoires déjà bien balisés que sont les petites villes, la classe, la maison familiale –, un récit d’investigation geek agitant des notions scientifiques et, enfin, sa poésie surréaliste qui s’assume comme telle, sans en recourir à l’argument massue du merveilleux. Hiroyasu Ishida opte pour une mise en scène transparente, étonnamment peu stylisée, en fait proche de ses personnages, sachant prendre son temps, varier les situations et donner de l’assise à sa fantaisie. Son trait fin et rond, ses couleurs quotidiennes, son cours imprévisible, son humour léger, parachèvent cette esthétique résolument non tapageuse, qui consiste en quelque sorte à « naturaliser » l’extraordinaire.

 
Dimanche 20 Mars à 16h30 Diffusion du film de Yasujiro Ozu Voyage à Tokyo
           Présentation du film Nicolas Thévenin Enseignant en cinéma
Voyage à Tokyo raconte le voyage d’un vieux couple rendant visite à leurs deux enfants qui habitent Tokyo. Ils sont partis sans leur plus jeune fille qui vit toujours avec eux dans la ville de province d’Onimichi. Ils sont d’abord logés chez leur fils aîné, un modeste pédiatre de banlieue, marié, qui a deux enfants, puis chez leur fille aînée, propriétaire d’un salon de coiffure. Les deux enfants semblent plus préoccupés par les dépenses occasionnées par cette visite que par le bien-être de leurs parents. Seul l’accueil de leur belle-fille, dont le mari a pourtant disparu depuis la guerre, mais qui n’est pas encore parvenue à en faire le deuil, est chaleureux, digne de ce que l’on attendrait de la part des enfants. Après avoir été envoyé, par souci d’économie et pour se débarrasser du fardeau, à la ville balnéaire d’Atami, dans une auberge destinée à recevoir des jeunes en virée, les deux parents décident de rentrer chez eux. Au cours de leur voyage de retour, la mère est victime d’un malaise. Ils s’arrêtent alors chez leur plus jeune fils à Osaka. La santé de la mère se détériore et tous les enfants se réunissent à la maison familiale d’Onimichi. Elle meurt dans la nuit, entourée de ses enfants, à l’exception du fils cadet qui arrivera trop tard. Les obsèques ont lieu, et très vite les enfants décident de retourner chez eux et à leurs affaires. Seule reste la belle-fille, en compagnie de la plus jeune soeur et du père qui la remercie de la part de sa femme pour son accueil à Tokyo et pour son dévouement. Il l’encourage à oublier son fils et à refaire sa vie. Elle repartira à Tokyo, enfin libérée du poids de sa culpabilité de femme de disparu (très nombreuses dans le Japon de l’après-guerre).

Analyse et critique

Les films d’Ozu sont comme une grande famille, et bien que l’on ait toujours plus d’affinités avec l’un ou l’autre de ses membres, choisir parmi eux ses préférés demeure un dilemme cornélien. Ces membres se distinguent par leur thème, leur ton, le choix du noir et blanc ou de la couleur, et celui des acteurs principaux. Personnellement, je préfère ceux où les deux acteurs fétiches d’Ozu, Chishu Ryu et Sestuko Hara, tiennent les rôles principaux (ce qui est ici le cas). Le choix de la couleur ou du noir et blanc m’indiffère (la photo est sublime dans les deux cas). Le thème aussi m’importe peu, mais je préfère qu’il soit traité sous l’angle de la comédie légère ou mélancolique plutôt que du drame. Voyage à Tokyo est plus un mélodrame (Ozu disait d’ailleurs que c’était son film le plus mélodramatique), pas au sens hollywoodien bien sûr, et où la comédie n’est pas exclue (notamment dans la première partie). Il a été tourné en noir et blanc (encore deux films, et Ozu ne tournera plus qu’en couleur) avec Chishu Ryu (qui joue le père) Setsuko Hara (la belle-fille), Chieko Higashiyama (la mère) et Haruko Sugimura (la fille indigne).
Voyage à Tokyo est la plus réussie des oeuvres d’Ozu traitant de l’ingratitude, de l’impiété filiale (le même thème avait été traité notamment dans Les Frères et soeurs Toda qui date de 1941). Sensible aux bouleversements culturels du Japon de l’après-guerre, Ozu ne dresse cependant pas un froid constat sociologique de la détérioration des liens familiaux, son cinéma est tout sauf didactique. Son discours n’est ni passéiste ni moralisateur, Ozu est le cinéaste de la résignation face aux réalités douloureuses de la vie, ou plutôt de l’acceptation (terme moins négatif) de ce qu’il appelle le cycle de la vie (dont les différentes étapes constituent la source inépuisable de ses récits). Réalisant l’égoïsme du reste de sa fratrie, la jeune soeur proclame que la vie est décevante, ce que confirme laconiquement sa belle-soeur. Ozu ne condamne jamais ses personnages. Les portraits qu’il dresse des deux enfants vivant à Tokyo ne sont pas très flatteurs, ils sont même d’une cruelle lucidité, pourtant c’est la belle-fille, le personnage le plus vertueux du film qui, loin de les condamner, au contraire, excusera leur comportement égoïste. La description des personnages n’est jamais univoque et si certains traits de caractères sont grossis, parfois jusqu’à la caricature (la pingrerie du frère et de la soeur), Ozu sait adoucir le dessin par une révélation qui éclaire d’un jour nouveau leur personnalité. Nous découvrirons ainsi par la fille ingrate, que le père a changé depuis la naissance de leur petite soeur, qu’il ne boit plus autant ; que le bon vieillard dont nous nous sommes pris d’affection n’était pas pour elle le bon père qu’il est devenu avec sa plus jeune fille. Son manque d’égard trahirait les ressentiments légitimes d’une fille délaissée, témoin désemparé des faiblesses du père.
C’est par une ironie très subtile qu’Ozu révèle au spectateur la déception, le désappointement des parents face à l’accueil qui leur est réservé. Le premier soir de leur visite, le fils invite ses parents à aller se coucher, au prétexte que le voyage ait dû les épuiser, en réalité pour ne pas devoir leur tenir la chandelle trop longtemps. Ceux-ci obtempèrent plus qu’ils ne consentent. Dans l’intimité de leur chambre, le père reconnaît qu’il n’est pas fatigué, mais ils ne révéleront pas ouvertement leur embarras. Ils ne critiqueront pas l’attitude de leur fils (qui à ce moment du récit n’est pas réellement condamnable), mais ils auront, à la place, cette interrogation un peu sarcastique quant à la situation excentrée de la maison par rapport au centre de Tokyo. C’est alors qu’ils se plaignent de leur fatigue, qui serait plus dû au trajet en voiture de la gare à la maison qu’à leur long voyage en train. Bien qu’ils ne disent rien de médisant, cet échange nous informe qu’ils ont conscience de la médiocrité de la situation professionnelle de leur fils. Cette courte scène témoigne de la finesse de l’analyse psychologique d’Ozu et de son scénariste Kôgo Noda, de leur cruauté douce-amère vis-àvis de leurs personnages souvent décrits en demi-teintes, bien que certains se distinguent par leur vertu infaillible (le personnage de la bru interprétée par Setsuko Hara). Ce n’est que lors de leur arrêt forcé, au moment du retour, chez leur fils à Osaka, qu’ils auront enfin leur première discussion lucide sur leurs enfants, reconnaissant leurs défauts, mais s’estimant néanmoins satisfaits qu’ils ne soient pas pires que la moyenne, relativisation toute « ozuienne »
 

Après le film intervention de Nicolas Thévenin Enseignant en cinéma
En  clotûre du Festival, ciné-club en baie diffuse Dimanche 20 mars à 21h
« Vivre dans la peur  » un film de  Akira Kurosawa
Présentation du film Nicolas Thévenin, Enseignant en cinéma
Synopsis
En 1955 à Tokyo, Kiichi Nakajima – un chef d’entreprise et patriarche âgé – devient obsédé par le péril d’une nouvelle guerre atomique. Il veut convaincre sa famille d’émigrer au Brésil, protégé – pense-t-il – des radiations. Il s’y rend afin d’acheter des terres et rassemble l’argent. Mais certains de ses enfants et une partie de sa belle-famille lui intentent un procès afin qu’il n’en puisse disposer. Les juges hésitent à trancher. Il met alors le feu à sa fabrique de charbon et explique qu’il a voulu ainsi forcer la main en ôtant tout regret à ses enfants avant le départ. Considéré comme fou, il est interné dans un asile où de terribles visions l’assaillent.
Akira Kurosawa est un cinéaste mondialement connu. Le Lion d’or et l’Oscar du meilleur film étranger attribués à Rashômon ont fait de lui le premier réalisateur japonais dont les films sont présentés en Occident. Ses œuvres connaissent un succès rare.
La place de Vivre dans la peur, coincé chronologiquement entre Les Sept Samouraïs et Le Château de l’Araignée (c’est-à-dire entre deux des plus grands chefs-d’œuvre du cinéaste, et ce n’est pas peu dire), fait que ce film est souvent considéré comme mineur actuellement, dans l’ombre de deux monuments. Pourtant, malgré quelques maladresses, Vivre dans la peur est un très bon film et son sujet peut toujours toucher les spectateurs actuels.
Qui est le plus fou ?
Dès la fin de la guerre, le Japon est occupé par les Américains. La censure officielle est finie depuis 1949, mais il reste des sujets tabous. Les bombes atomiques en font partie. Généralement, les grands studios refusent de produire des films traitant directement d’Hiroshima ou Nagasaki. Mais le sujet, encore présents dans bien des esprits, ne peut être tu trop longtemps. Et, en ce milieu des années 50, on le voit resurgir de façon indirecte. En 1954, Ishirô Honda (qui avait été l’assistant réalisateur de Kurosawa sur Chien enragé) réalise Godzilla, l’histoire d’un monstre qui ravage les villes nippones après avoir été réveillé par des essais nucléaires.
Un an plus tard, Akira Kurosawa s’attaque au sujet, mais pas frontalement. Lui qui était si humaniste, si proche de ses personnages, va parler de la bombe à travers le portrait d’un personnage particulier, un chef d’entreprise que la peur d’une attaque nucléaire va entraîner dans la folie.
Et au lieu de faire de longs discours, Kurosawa va plutôt employer les moyens que lui offre le cinéma pour implanter une ambiance anxiogène et nous faire partager cette peur. La chaleur étouffante, les éclairs violents, la pluie quasiment incessante, tout rappelle ces explosions qui peuvent survenir à chaque instant.
Car, dans ce film, il n’est pas question de se souvenir d’Hiroshima ou Nagasaki (comme ce sera le cas dans un des derniers films du cinéaste, Rhapsodie en août, film sur la mémoire de ces catastrophes). Ici, il s’agit plutôt de prévenir un peuple jugé trop insouciant que le cataclysme nucléaire peut resurgir à chaque instant. Comme le dit un médecin à la fin du film : « Est-ce vraiment lui le fou, ou est-ce nous, qui restons impassibles en ces temps de folie ? ». Le film se veut donc un cri d’alerte face à un peuple nippon que Kurosawa juge inconscient, trop occupé à reconstruire un pays et à profiter du grand boom économique que vit alors l’archipel.
Peuple sous tutelle
« Vous ne pouvez rien faire », dira un personnage en parlant à Nakajima. La mise sous tutelle de ce père de famille présente deux aspects essentiels à l’histoire. D’un côté, elle montre bien les changements sociaux survenus au Japon. Depuis l’ère Meiji et son ouverture à l’Occident, mais surtout avec l’occupation américaine, la société nippone s’est fortement occidentalisée et s’est éloignée de ses valeurs traditionnelles. Ici, Kurosawa montre bien la disparition du respect dû aux anciens, qui était pourtant une part essentielle de la culture japonaise. Voir Nakajima s’agenouiller et s’humilier pour supplier ses enfants, c’est bien assister à la déchéance honteuse d’un père de famille, quelque chose qui était inconcevable dans le Japon classique.
Et c’est bien là une des sources d’incompréhension entre le père et ses enfants. Kiichi vit dans le passé. Avec sa femme et les maîtresses qu’il entretient au vu et au su de tout le monde, il se comporte en seigneur médiéval et paraît complètement décalé aux yeux de ses enfants, ce qui justifie, en partie, la mise sous tutelle.
Mais cet acte est aussi symbolique de l’état du Japon en 1955, pays toujours occupé par les Américains où le gouvernement n’est pas totalement libre de faire ce qu’il veut. Aux yeux de Kurosawa, c’est comme si tout le peuple japonais était mis sous tutelle, ne pouvant décider souverainement de l’attitude à tenir en cette période de Guerre Froide (alors que la guerre de Corée s’est déroulée à quelques encablures seulement).
En bref, Kurosawa, avec sa maîtrise habituelle de la mise en scène, fait un film émouvant et effrayant à la fois, non dénué d’enjeux politiques. Et si on pourrait lui reprocher d’avoir abusé du maquillage pour vieillir Mifune, il faut quand même recommander ce très beau film qui s’inscrit pleinement dans les thématiques du génial cinéaste.

 
par cineclubenbaie Posté dans Festival

Ciné-club en baie diffuse « Béliers » un film Islandais de Grímur Hákonarson vendredi 18 Février 20h30 Espace François Simon (45 rue Division Leclerc Carolles)

Synopsis

Dans la campagne austère d’Islande, un village reculé vit de manière séculaire de l’élevage des moutons. Les paysans, qui constituent une communauté solidaire, aiment leurs moutons comme des enfants et organisent chaque année un concours de la plus belle bête. Gummi et Kiddi, deux frères célibataires âgés et hirsutes, qui vivent dans deux maisons voisines en s’ignorant et en se haïssant, ne se sont plus parlé depuis quarante ans. Malgré cette mésentente, ils gèrent chacun de leur côté, sans se parler, la ferme de leur père disparu, constituée de plusieurs centaines de moutons. Dans ce paysage où la vie et la tradition semblent immuables, une très mauvaise nouvelle tombe comme un couperet : certaines bêtes de la vallée, contaminées par l’importation d’ovins d’Angleterre, sont atteintes de la tremblante du mouton et les services sanitaires seront intransigeants et intraitables. Alors que la torpeur s’installe dans le village et que l’avenir s’assombrit pour tous, les deux frères ennemis seront-ils capables de vaincre leur haine pour surmonter cette épreuve ? 

Dans des paysages islandais hivernaux aussi beaux que désolés, le réalisateur Grímur Hákonarson met en scène avec beaucoup de délicatesse et d’empathie pour ses personnages une histoire inspirée en partie par ses souvenirs de jeunesse. Une tragédie intimiste filmée comme un documentaire où l’on voit se déchirer ces deux hommes que pourtant tout relie : le sang, mais aussi l’amour des moutons, la solitude, l’isolement et le risque de tout perdre. Béliers est un drame mais c’est aussi un film rempli d’humanité, de tendresse ; des sentiments qui vont se matérialiser à travers quelques scènes fortes, des situations tragi-comiques incroyables (qui évoquent assez le cinéma de Kaurismaki) où les deux frères, vous vous en doutez, vont devoir s’entraider pour faire face au malheur.

Le mouton islandais est une des espèces les plus pures et les plus anciennes du monde. Depuis 1000 ans, ils sont élevés pour leur laine et leur viande, les Islandais les nomment. : « Les gigots sur pattes ».

Ce magnifique film a été tourné à Bardardalur, au nord-ouest de l’Islande, qui est un endroit très sauvage où l’élevage est encore le premier secteur d’activité de la population. Dans ce comté, deux frères, Gummi et Kiddi se font une guerre sans merci par jalousie et plombent l’ambiance du village. Chacun estime avoir les plus beaux spécimens de la race Viking et accuse l’autre de tricherie. Ces deux vieux agriculteurs ne se parlent plus depuis 40 ans. Mais un sombre événement va les obliger à collaborer.

Le réalisateur nous présente ces deux personnages lors d’un concours agricole destiné à récompenser le plus beau bélier de la vallée. Les deux paysans se retrouvent une fois de plus finalistes. Après de nombreuses délibérations, le jury annonce Kiddi grand vainqueur. N’acceptant pas la défaite, son frère rejoint la bergerie et décide de contrôler à nouveau la bête gagnante. Lorsqu’il découvre que celle-ci est porteuse d’un virus mortel, il n’a pas d’autre choix que d’en informer les organisateurs…

Les animaux ont une grande importance dans ce long-métrage, la caméra les suit dans les pâturages mettant en évidence leur laine épaisse, leurs cornes ainsi que leurs bêlements constants. Ils sont dorlotés et traités avec respect par leurs propriétaires. Ceux-ci portent fièrement le traditionnel pull en laine noir et blanc.

Ce film traite d’un sujet actuel qui préoccupe beaucoup les Islandais, celui des épidémies dont fait partie « la tremblante ». Si de nombreux moutons sont exportés à l’étranger, il est, par contre, strictement interdit de faire entrer un mammifère sur l’île. Les béliers sont les descendants des animaux importés par les colons, ils n’ont jamais été croisés. Il y a environ 600’000 moutons sur l’île, pour 300’000 habitants.

Grimur Hákonarson qui a grandi en milieu rural islandais, s’est inspiré de son propre vécu et des gens qu’il a connus pour mettre en scène ce film agricole. Il a exigé des deux acteurs principaux qu’ils effectuent, en amont du tournage un travail de documentation sur ce milieu, que ce soit sur le terrain ou non. Ils devaient tout faire pour être crédibles dans la peau de leurs personnages.

Selon le réalisateur, la principale difficulté a été la météo imprévisible, l’équipe du tournage a constamment dû s’adapter aux conditions météorologiques. «Béliers» a reçu le 1er prix au 68ème Festival de Cannes dans la catégorie « Un certain regard » en 2015, il a aussi été nominé la même année à l’European Film Awards ainsi qu’au Festival Jean Carmet des seconds rôles à Moulins en France.

BÉLIERS est un beau film, un film que l’on admire de voir sur grand écran. Les gorges et les vallées islandaises, on les prend en face. Le drame se noue donc au creux d’une carte postale, le bonheur est loin du pré. Les ruraux y sont abandonnés par le gouvernement, trop loin, trop occupé à leur verser une compensation misérable pour leur sacrifice. N’y-a-t-il par une dimension profondément religieuse dans cette histoire ? Avec leurs barbes démesurées et leurs cheveux hirsutes, Gummi et Kiddi sont tels des prophètes dans leur désert glacé, tenant bon malgré la souffrance. Ils viennent de saigner leurs animaux à la manière d’un don pour un dieu auquel ils ne croient pas vraiment (aucun animal n’a été blessé pendant le tournage, bien sûr). Il faut en effet avoir la foi pour continuer, s’accrocher en dépit de la perte de tout.

« On comprend désormais pourquoi Cannes s’est emballé pour BÉLIERS. »

Jusque-là pourtant, le film ne sort pas des sentiers connus. Des querelles familiales, qui plus est dans les milieux campagnards, et fussent-elles islandaises, ne sont pas un thème follement original. C’était avant les deux dernières scènes, conclusions magistrales que l’on taira ici afin de laisser au moins un goût d’inattendu. Dans leur simplicité, leur éblouissante image, leur métaphore délicate et avec les arguments que seule l’Islande aurait pu proposer dans cette situation, elles achèvent l’aventure fraternelle et bouclent la boucle. Ces derniers 10% donnent aux 90% précédents un impact que l’on espérait plus. Si la première impression est généralement la plus importante, l’ultime sensation fait tout autant pour conférer à une œuvre son potentiel et le ressenti qu’elle aura.

Cet ultime plan, je le garderai en mémoire longtemps, parce qu’il est humble, parce qu’il prend à la gorge et résout le problème, parce qu’il est sans prétention. Par lui, par le récit qu’il éclaire, on comprend désormais pourquoi Cannes s’était emballé pour BÉLIERS. Ce qui prouve, si besoin était d’ailleurs de le confirmer encore, que le cinéma islandais a de belles choses à offrir, à qui sait regarder, à qui sait apprécier.

 

 



 

 

 

 

 

 

Ciné-club en baie présente un film de Karim Aïnouz « La Vie Invisible d’Euridice Gusmāo »Projection vendredi 21 janvier 2022 à 20h30 à l’Espace François Simon Carolles (45 rue Division Leclerc)

Un film féministe

Il est probable que vous ayez entendu parler des telenovelas,  ces feuilletons télévisés mélodramatiques très populaires en Amérique du Sud. Peut-être même en avez vous déjà vus ! Le Brésil en est très friand et, par certains côtés, le film brésilien La vie invisible d’Eurídice Gusmão n’en est pas très éloigné. Sauf que l’intrigue est concentrée sur 139 minutes et non sur 200 épisodes de 40 minutes chacun. Sauf que, loin d’avoir une vision machiste de la femme comme c’est souvent le cas dans les telenovelas, le film, au contraire, s’affirme résolument féministe. Certes, les deux sœurs s’avèrent fort différentes, Eurídice, tout en étant du côté de la raison, ne se résignant jamais face à un mari qui, sans arrêt, cherche à entraver ses projets alors que Guida est une femme de pulsion qui cherche avant tout à être libre. Invisibles, tel était le sort de la plupart des femmes dans les années 50 dans un pays comme le Brésil. Invisibles, tel est le sort de beaucoup trop de femmes, encore à notre époque, un peu partout dans le monde. C’est ce que Martha Batalha a cherché à montrer dans son roman, ce que Karim Aïnouz montre dans son film.

Karim Aïnouz,
Film annonce

 

Ciné-club en baie présente « Les Recettes du Bonheur » film de Lasse Hallström au nouvel Espace François Simon à Carolles (45 rue Division Leclerc) Diffusion:Vendredi 17 décembre 20h30

(Adaptation du roman Le voyage de cent pas de Richard C. Morais)

Synopsis

Hassan Kadam a un don inné pour la cuisine : il possède ce que l’on pourrait appeler « le goût absolu »… Après avoir quitté leur Inde natale, Hassan et sa famille, sous la conduite du père, s’installent dans le sud de la France, dans le paisible petit village de Saint-Antonin-Noble-Val. C’est l’endroit idéal pour vivre, et ils projettent bientôt d’y ouvrir un restaurant indien, la Maison Mumbai. Mais lorsque Madame Mallory, propriétaire hautaine et chef du célèbre restaurant étoilé au Michelin Le Saule Pleureur, entend parler du projet de la famille Kadam, c’est le début d’une guerre sans pitié. La cuisine indienne affronte la haute gastronomie française. Jusqu’à ce que la passion d’Hassan pour la grande cuisine française – et pour la charmante sous-chef Marguerite – se combine à son don pour orchestrer un festival de saveurs associant magnifiquement les deux cultures culinaires. Le charmant village baigne désormais dans des parfums débordants de vie que même l’inflexible Madame Mallory ne peut ignorer. Cette femme qui était autrefois la rivale d’Hassan finira par reconnaître son talent et le prendre sous son aile…
Lasse Hallström nous offre un cinéma délicat et tendre. « Les Recettes du Bonheur » relève le défi et nous propose ce joli film culinaire, plein de couleurs et de sensibilité. Les situations sont cocasses et les comédiens s’amusent, Helen Mirren de nationalité Britannique se glisse avec élégance dans ce rôle de composition. En célèbre Chef française elle est parfaite, tout d’abord coincée et de plus en plus attachante..
Une très belle performance de la famille indienne au complet, chaleureuse et enflammée, notamment Om Puri en père de famille façon Galabru hindou et Manish Dayal qui joue Hassan avec justesse.

https://www.leblogducinema.com/critique/critique-film/critique-les-recettes-du-bonheur-brouillon-39108/

Ciné-club en baie présente un film de Pawel Pawlikowski « Cold War ».Diffusion vendredi 19 Novembre 20h30 à salle polyvalente Espace François Simon(45 Rue Division Leclerc Carolles)

Un grand mélo musical       en noir et blanc

2018 Pologne – France Réalisé par Paweł Pawlikowski 1h27 avec Joanna Kulig, Tomasz Kot, Borys Szyc

Pawel Pawlikowski filme une histoire d’amour entre une chanteuse et un pianiste en ex-Europe de l’Est. Un mélodrame servi par un noir et blanc somptueux et dans lequel la musique occupe le premier plan.

Elle et lui, si différents l’un de l’autre. Lui, Wiktor, citadin consciencieux et instruit, est un pianiste talentueux, mais un rien désabusé. Elle, Zula, spontanée, plus jeune, venant d’une province reculée de la Pologne, ne se pose pas de questions : elle avance en improvisant. C’est un diamant brut. Débarquant comme une touriste pour une audition, elle ignore la chanson qu’elle va y présenter. Elle se greffe à une autre candidate pour chanter avec elle. Lui, dans le jury avec une collègue, l’écoute. Intrigué, désireux d’en savoir plus, il lui demande de chanter seule. Le voilà pris dans les filets de la sirène.

Cette audition, c’est pour un spectacle traditionnel de chant, danse et musique. Du folklore polonais que Wiktor et Irina, tous deux enseignants dans une école, souhaitent mettre en majesté à Varsovie. Pour cela, dans le froid, en véritables ethnographes, ils ont battu auparavant les campagnes profondes, le micro tendu, pour enregistrer de vieilles chansons verna­culaires. Ces séquences de chasse au trésor patrimonial, à forte teneur documentaire (genre dans lequel Pawel Pawlikowski a commencé sa carrière), sonnent juste par leur réalisme, la mise à nu d’habitants divers — un duo de vieux paysans, une fillette… — chantant a cappella ou accompagnés d’instruments traditionnels. La musique est centrale dans Cold War. Loin de servir d’appoint, elle habite et habille les deux amoureux, le pianiste et la chanteuse. Elle les dépasse même, de par son caractère séculaire.

A l’unisson de cette musique, le film décolle et plane souvent, en sautant les années. Le diamant maintenant ­poli est devenu la star de la troupe, ­attendue à Berlin. Wiktor, qui supporte de moins en moins le régime stalinien, propose à Zula de passer à l’Ouest. On est en 1952, c’est encore possible. Mais il passe seul la frontière, sa bien-aimée ne venant pas au rendez-vous. Par manque de courage ? Par peur du désamour ? Ou parce qu’elle entrevoit un autre destin pour tous les deux ? Celui d’une histoire d’amour impossible mais qui dure. Le sujet est ancien, mais Pawel Pawlikowski l’enrichit de manière élégante et bouleversante, en l’associant étroitement à la guerre froide. Une guerre qui pèse et empêche, mais aussi, c’est tout le paradoxe, qui aiguise, alimente, reflète même parfois cette passion. Dans la bohème de Paris, en Yougoslavie et en Pologne, de 1952 à 1964, Wiktor et Zula ne cessent de se quitter pour mieux se retrouver. Le cinéaste filme cet amour comme une malédiction, à travers des scènes où le plaisir et la ­mélancolie ne font qu’un. Des scènes à la fois intenses et un peu irréelles, comme les fragments distanciés d’un rêve ou d’un passé dont on ne voudrait garder que les souvenirs essentiels, douloureux et heureux.

“Je t’aime à la ­folie, mais je vais vomir.”

Le noir et blanc, signé par Lukasz Zal comme dans Ida, fait encore la différence. Terne, mat, en Pologne. Nettement plus contrasté à Paris, très ensoleillé ou satiné la nuit, où Wiktor joue dans un club de jazz. Ce noir et blanc de haute tenue, c’est la moindre des choses pour honorer un tel couple, infernal et céleste, inspiré par les propres parents du réalisateur, auxquels il dédie son film. Pawel Pawlikowski en fait des personnages de pur mélodrame, rejoignant la magie du cinéma muet — chaque réappa­rition de Zula, dans l’encadrement d’une porte, tient du miracle. Tomasz Kot, tout en charisme taciturne, compose un pygmalion fuyant, passif. C’est elle, son égérie, qui mène la danse. Elle qui comprend tout très vite, qui se bat. A cette héroïne entière, charnelle, Joanna Kulig apporte beaucoup d’énergie, d’émotion et de vo­lupté, telle une Marilyn de l’Est. Elle se dépense sans compter, exubérante, excessive, auguste et pathétique — lorsque, sortant de scène, ivre, elle se précipite vers Wiktor : « Je t’aime à la ­folie, mais je vais vomir. »

Cette réplique piquante a un double sens. Car des actes dégoûtants, des persécutions ou des compromissions, il y en a dans le film, et des deux côtés du rideau de fer. Elles sont néanmoins rendues presque dérisoires au regard des deux cœurs qui battent la chamade et se déchirent. Un moment, on voit Zula et Wiktor descendre d’un bus, au milieu de nulle part. On pense à La Mort aux trousses, de Hitchcock. Mais nul avion ne foncera vers eux. C’est un ultime franchissement de frontière qui les attend.

 

Ciné-club en baie présente « Les Eblouis » un film de Sarah Suco.Diffusion Vendredi 15 octobre 20H30 Salle de l’Amitié (2Route de Groussey) Carolles

 

 

 

 

 

 

 

 

Sarah Suco a mené une enfance comme les autres, dans le sud de la France, avec ses cinq frères et sœurs. Jusqu’à ce que ses parents, normaux et «brillants», fréquentent une communauté catholique. La dérive sectaire subséquente a servi d’inspiration pour son premier long métrage. «Les éblouis» traite en nuances de cet embrigadement, avec des touches d’humour — «Le rire sauve. Sinon, ça aurait été un film d’horreur». Entretien.

Sarah Suco avoue franchement que son séjour au sein de cette communauté charismatique a laissé des marques. «Ce fut plutôt facile d’en sortir, mais difficile d’entrer dans le monde», explique-t-elle au téléphone. En arrière-plan, par sa fenêtre ouverte, on entend les piaillements des enfants qui sortent de l’école, un fort contraste avec la gravité du sujet. Qu’elle refuse de dramatiser, même s’il lui faudra une douzaine d’années avant de trouver sa voie au théâtre et au cinéma.

Parallèlement à sa carrière d’actrice (La belle saison de Catherine Corsini, Place publique d’Agnès Jaoui…), l’idée d’un film commence à germer dans la tête de cette ardente cinéphile — elle trouve «refuge» en salle trois à quatre fois par semaine. Mais «ça me faisait très peur. Je devais composer avec un problème d’imposture [comme cinéaste].»

Et trouver la bonne distance, tout en étant consciente «qu’on se raconte plus dans un premier film». Il lui faudra quatre ans d’écriture et l’aide de Nicolas Silhol (Coporate) pour trouver le ton juste, en faisait confiance à l’intelligence du spectateur. «Je déteste qu’on me prenne pour une idiote quand je vais au cinéma. Ce n’est pas un mode d’emploi sur la dérive sectaire. [Les éblouis] raconte le conflit de loyauté d’une fille envers sa mère.»

Cet «alter ego inconscient» s’appelle Camille. Il aura fallu du temps à la réalisatrice pour trouver Céleste Brunnquell (voir autre texte). Sans elle, pas de film, lance Sarah Suco, catégorique. Normal : Les éblouis épouse son point de vue.

À 12 ans, l’aînée de quatre vit à Angoulême et se passionne pour les arts du cirque. Lorsque ses parents, légèrement déboussolés, intègrent une communauté religieuse basée sur le partage et la solidarité, son mode de vie est complètement bouleversé. D’abord heureuse que sa mère semble renaître, la jeune fille va ensuite désenchanter en constatant les ravages que cet embrigadement cause sur la fratrie. «Elle commence à se trouver lorsque ses parents se perdent.»

Reste qu’il était hors de question que Les éblouis soient une charge à fond de train contre le catholicisme. Mais «je n’ai rien inventé. Si je ne l’ai pas vécu, je me suis inspirée de d’autres. Vous savez, il y a des dérives dans toutes les religions et des gourous pour tout.»

Même chose pour les parents, qui auraient pu être une cible facile compte tenu de ce que les Suco ont vécu enfants. «Quand on me dit que le film n’est pas manichéen, ça me fait plaisir, mais rien n’est manichéen dans la vie.»

La femme de 38 ans évoque la complexité de l’individu pour expliquer le comportement de la mère et du père, pas mal intentionnés, mais qui se soumettent aux diktats du «berger» de la communauté, même les plus révoltants.

«Il y a des parts de mystère dans la vie. Si le spectateur dans la salle comprend tout, c’est absolument raté. Moi, quand mes parents sont rentrés dedans, c’était des gens brillants. Personne n’a compris. On y rentre petit à petit. Parce que ce sont des gens formidables, qu’il y a de la charité chrétienne, de belles valeurs… Ces personnes des communautés, elles sont éblouies par la foi, par la spiritualité. Qui ne le serait pas? Moi, je ne connais pas des gens qui n’ont pas des failles de fragilité.»

Le refus des cases

Cette volonté d’éviter le noir et blanc et de refuser les étiquettes, Sarah Suco en fait un leitmotiv dans notre entretien. Ne lui parlez pas de drame social. «J’ai fait un film, point barre.» Elle déteste ce qu’elle appelle «les cases». «Peut-être parce que j’ai été enfermée pendant si longtemps», lance-t-elle comme si ça allait de soi…

Les éblouis est dédicacé «à ses frères et sœurs». La réalisatrice leur a demandé. «Je leur ai dit : “ma liberté artistique, je fais ce que je veux. Mais mon humanité me fait dire que si vous n’êtes pas d’accord avec la dédicace, je ne la mettrai pas.” Ils m’ont tous encouragé même si j’ai une fratrie, disons, un peu particulière. Nous sommes à la fois très soudés, à la fois comme des enfants sauvages qui ont vécu comme ils pouvaient. Ce film aurait pu nous diviser. Ils m’ont dit : “pour nous aussi, c’est une forme de témoignage.” C’était un cadeau immense.»

Quant à ses parents, Sarah Suco n’a plus aucun contact avec eux. Ceux du film, interprétés par Camille Cottin et Éric Caravaca, ont très peu à voir avec la réalité. «Parce que, encore une fois, je ne voulais pas faire un film d’horreur!»

+Céleste Brunnquell joue l'aînée des enfants dans «Les éblouis». Céleste Brunnquell joue l’aînée des enfants dans «Les éblouis». K-Films Amérique

LA COMBATTANTE

Les actrices qui ont commencé très tôt pour ensuite connaître des carrières fastes comme Sophie Marceau ne sont pas légion, mais Céleste Brunnquell pourrait bien en être une. Elle porte Les éblouis sur ses épaules. «C’est une jeune fille extraordinaire parce qu’elle est dans le combat», explique la réalisatrice Sarah Suco.

Pour son premier rôle au cinéma, l’adolescente se glisse dans la peau de Camille, 12 ans, dont la vie va être complètement transformée lorsque ses parents entraînent la famille dans une secte.

Un défi pas évident, d’autant que Sarah Suco avait ses préférences. «J’aime les acteurs qui ne jouent jamais ce qui est écrit. Je leur disais : “le drame est écrit, ça ne sert à rien de le rejouer.” Ce que j’aimais, c’est que [Céleste] avait beaucoup d’écoute. Et, en même temps, elle jouait presque faux. Elle a quelque chose d’étrange. Ses yeux disaient oui, mais son corps disait non. Ça, c’était génial. J’aimais bien qu’elle soit dans la retenue», souligne la réalisatrice.

«Cette gamine n’était jamais là où on l’attendait dans le jeu!»

Trouver un interprète pour le prêtre de cette secte catholique s’avérait aussi un exercice très délicat. Il lui fallait, ça tombe sous le sens, un acteur charismatique. Pour qu’on croie à cette emprise qui dépasse l’entendement — un exemple: le pasteur est appelé par ses fidèles qui bêlent comme des moutons.

Ce sera Jean-Pierre Darroussin, acteur fétiche de Robert Guédiguian. Il sera le premier à qui on offre un rôle, avant même la fin de l’écriture du scénario. Il a accepté d’emblée. «Il m’a dit : “tu as un sujet et tu en fais une histoire, c’est ce que j’aime du cinéma. J’ai pas besoin de faire 1000 films par an.” Ça m’a vachement encouragé.»

Sur le plateau, le choix s’est vite révélé judicieux. Pour une scène de groupe avec chants religieux, les figurants se sont retrouvés «envoutés». Alors qu’on avait prévu six heures de tournage, une seule prise fut nécessaire. «Tout était là!»

«J’étais ravie parce que je le trouve formidable.» 

 

Reprise du ciné-club en baie le vendredi 17 Septembre 20h30.En ouverture de la 9ème saison,projection du film de Sandrine Veysset « Y’aura-t’il de la neige à Noël? » Salle de l’Amitié (2 route Groussey) Pass sanitaire obligatoire.

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Avec Daniel Duval  Dominique Reymond et Jessica Martinez

Synopsis

L’histoire commence un soir d’été, dans une remise de paille. Des enfants jouent? C’est à la campagne, dans le sud de la France. Une situation familiale difficile à comprendre, pourtant acquise, presque acceptée, où les différents rôles : père, amant, ouvriers, mère, enfants, se mélangent. Le père jusqu’à l’arrivée du camion rouge, semblait ne pas exister, ne pas manquer même. Et pourtant, sa présence change tout. Dans le chaos, la mère est au centre de tous. Elle rend les choses moins cruelles et réussit à préserver l’univers de ses enfants, par la tendresse est la complicité qui les lient. L’été, le Sud. C’est comme si le soleil avait quelque chose à voir avec l’espoir. Y aura-t-il de la neige à Noël ?

À propos de Y aura t’il de la neige à Noël?

Elle est seule. Seule avec sa petite bande. Sept enfants qui envahissent ses jours et ses nuits. Son cœur de mère. Un cœur sacrifié. Ils sont là, autour d’elle, avec elle, en elle. Elle qui se lève et qui répond. Elle qui s’efforce d’oublier sa fatigue. Ils s’agitent comme des oiseaux dans une volière, jusqu’à la nuit, jusqu’à l’heure des songes. A quoi rêvent-ils ? A cette mère qui ne connaît pas le répit. Car le temps file, sans laisser de temps, au rythme d’un labeur inlassable au cœur d’une exploitation agricole. La terre n’attend pas. La terre ne s’endort jamais. On ne peut l’oublier, l’abandonner. C’est elle qui fait vivre. 

Sandrine Veysset filme avec une ferveur Bressonienne un rituel quotidien qui va de la terre aux enfants, des enfants à la terre. Les gestes, les mots (ça n’est pas un film bavard), les regards, les fragments d’un bonheur aussi furtif qu’un flocon de neige à Noël, la lassitude d’un soir, et la douleur profonde, silencieuse, qui vient, comme le froid d’hiver, percer le cœur maternel. 

Sandrine Veysset réalise une chronique sincère, dépouillée, terriblement émouvante, nourrie à n’en pas douter d’un souvenir ineffaçable, la triste figure d’un père fuyant, père fantôme, part manquante. Il n’est pas rare qu’un premier film se nourrisse du poids de l’enfance, mais il est rare dans le cinéma français d’aujourd’hui qu’une réalisatrice nous dévoile avec autant de simplicité naturelle une part de ce que l’on aimerait aussi garder pour soi. C’est très beau. Tout simplement parce que la beauté vient de l’amour.

Jean Charruyer

BANDE ANNONCE

 

 

Après une reprise réussie du ciné-club en baie. A la prochaine séance, diffusion d’un film de René Allio « La vieille dame indigne » le vendredi 16 octobre à 20H30. Salle de l’Amitié de Carolles 2 route de Groussey

Avec Louise Pauline Mainguené dite Sylvie,

Victor Lanoux, Malka Ribowska, Jean Bouise, Etienne Berry

Synopsis

C’est un bien joli film  qu’a réalisé René Allio. Un film intelligent, discret, pudique, sensible, spirituel. Un film inattendu. Une étrange petit  » enclave dans la production cinématographique courante.

Le sujet est de Bertolt Brecht, qui on avait fait une nouvelle. De son héroïne, Mme Bertini, Brecht écrivait :  » À bien voir les choses, elle vécut successivement deux vies. La première en tant que fille, femme et mère, et la seconde simplement en tant que Mme B., personne seule, sans obligations, aux moyens modestes mais suffisants. La première vie dura environ soixante ans. La seconde pas plus de dix-huit mois.  »

C’est cette seconde vie que nous raconte René Allio. Le film commence à la mort du mari de Mme Bertini. Jusqu’à ce jour, la vieille dame a vécu au milieu de ses casseroles, de ses enfants, des mille servitudes de l’existence quotidienne. Et voilà que brusquement elle découvre, au-delà de cet univers étroit et mesquin, un autre univers, un monde plein de douceurs, de surprises, de joies très simples, mais qui n’ont pas de prix à ses yeux – la joie de se promener, seule et libre, dans les rues d’une grande ville, la joie de déguster une glace à la terrasse d’un café, la joie de se payer ce qu’on s’est toujours refusé, la joie enfin d’être égoïste.

Devant ce monde féerique, Mme Bertini retrouve les émerveillements de l’enfance. Et ses gourmandises. Et ses exigences. Pour conserver son beau jouet, elle est prête à toutes les  » bêtises « .

René Allio a décrit avec infiniment de charme et de finesse la libération psychologique, sentimentale et sociale de cette héroïne sexagénaire. Il a procédé par touches délicates, évitant les effets faciles, les pièges grossiers de la démonstration systématique. Les rapports de Mme Bertini avec sa famille, avec ses fils qui l’assomment, et avec ce petit-fils pour lequel elle a une tendresse particulière, peut-être parce qu’il est, à vingt ans, l’image vivante de cette liberté, dont elle fait, elle, si tardivement l’apprentissage, ont inspiré au réalisateur des scènes, dont la justesse de ton, l’émotion en demi-teintes, rappellent, comme il l’a souligné lui-même , la sensibilité tchékhovienne.

Bande annonce

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19545436&cfilm=3823.html

 

 

 

 

 

 

Reprise du ciné-club en baie le 18 septembre à 20h30 diffusion « Fric-frac » de Maurice Lehmann (film annulé pour cause de pandémie)Diffusion salle de l’amitié 2 route de Groussey Carolles

A l’ouverture de la huitième saison, ciné-club en baie tient à respecter le protocole sanitaire : port du masque obligatoire tout pendant la séance. Gel hydroalcoolique.Distanciation d’1mètre et parcours fléché (entrée et sortie)

Synopsis

À Paris, Marcel, un brave garçon, est l’un des employés de la bijouterie Mercandieu. Renée, la fille du patron, rêve d’en faire son fiancé sans que Marcel réponde à ses attentes, à la grande exaspération de la jeune femme. Un dimanche après-midi, lors d’une course cycliste au stade Buffalo de Montrouge, Marcel fait la connaissance d’un couple exubérant aux allures plutôt canailles : Jo, délinquant à la petite semaine, et son associée, l’aguichante Loulou dont il tombe immédiatement sous le charme ravageur. Mais voilà que Tintin, l’homme de Loulou qui fait un séjour en prison, a besoin d’argent. Loulou ambitionne alors de faire un « fric-frac » chez le bijoutier Mercandieu et utilise ses appâts pour extorquer des informations au naïf Marcel.

CRITIQUE

Principalement actif dans les années 1930 en tant que directeur de théâtre, puis producteur de films (il monte sa propre compagnie de production au début des années 1930), Maurice Lehman a également réalisé quatre films sur une période de dix ans, dont trois en tandem avec Claude Autant-Larat, le plus marquant restant Fric-Frac.

Si le film est resté dans les mémoires, c’est avant tout pour son étonnante distribution : le tandem des monstres sacrés du cinéma français qu’étaient devenus, à l’époque, Fernandel et Michel Simon en était à sa deuxième (et dernière) collaboration, la première ayant eu lieu en 1931, sous l’égide de Jean Renoir (On Purge Bébé). Soutenus par le jeu inoubliable d’Arletty, Fernandel et Simon forment un tandem haut en couleurs, d’autant plus intéressant que Fernandel, grand spécialiste de Marcel Pagnol qui en avait fait l’un de ses acteurs « phares », prend ici le contrepied de sa diction provençale haute en couleurs en interprétant le rôle d’un parisien snob et amoureux de la langue classique.

Cette confrontation linguistique – on pourrait presque parler de clash, tant elle suscite de malentendus, d’incompréhensions, d’étonnements de la part des personnages – entre la langue châtiée de Fernandel et l’argot des bas-fonds (notamment le Javanais) pratiqué avec brio par Michel Simon, confrontation constamment commentée par les personnages eux-mêmes – Arletty notamment, dont la gouaille verbale n’est plus à expliciter – est au coeur de cette comédie de moeurs empreinte d’un réalisme poétique propre à son époque et à ses auteurs. Le tandem Fernandel / Simon en restera là – les personnalités des deux géants ne semblaient pas compatibles -, mais Fric-Frac nous a laissé, pour notre bonheur, une magnifique occasion d’être les témoins de deux performances d’acteurs exceptionnelles, jonglant avec aisance avec un texte taillé sur mesure.

BANDE ANNONCE

Reprise de la programmation du 3ème trimestre

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Ciné-club en baie présente un film de Gérard Pautonnier « Grand Froid » Diffusion le vendredi 21 février 20h30 salle de l’amitié Carolles

Synopsis

Jubilatoire est le premier mot qui vient à l’esprit en regardant GRAND FROID. Une impression qui reste tout le long, ce qui est assez rare pour être souligné, d’autant qu’il s’agit du premier film de Gérard Pautonnier, tiré du roman Edmond Ganglion & Fils de Joël Egloff, avec qui il a adapté le scénario. On retrouve d’ailleurs la finesse de son écriture avec des dialogues ciselés, sous-pesés à la virgule près, au cordeau. L’humour noir et le rythme que ce texte imprime au film sont l’une des réussites de GRAND FROID, qui est dans la même veine de finesse et d’intelligence que La Loi de la Jungle,  Je suis mort mais j’ai des amis ou encore Comme un avion. Le spectateur rit de bon cœur, tout en ayant parfois honte de le faire. Car l’action ne prête pourtant pas à rire, puisqu’elle se situe au sein d’une entreprise de Pompes Funèbres et narre le trajet incroyable en plein hiver d’un corbillard et de son cortège vers la dernière demeure d’un mort.

L’autre réussite de GRAND FROID est sans conteste le formidable casting. Un trio impayable, composé de Jean-Pierre Bacri (Georges, vieil employé qui tente de rédiger sa propre éloge funèbre), Arthur Dupont (Eddy, qui découvre le métier) et Olivier Gourmet (Edmond, qui a bien des soucis pour surmonter la crise de sa petite entreprise). Ce qui caractérise les trois personnages et qui les rend très vite attachants, c’est leur gentillesse, leur côté naïf très premier degré et leur absence de cynisme malgré la nature de leur travail. Venus présenter le film à Bordeaux, Jean-Pierre Bacri et Arthur Dupont se sont investis avec enthousiasme dans cet “objet non identifié, insolite avec cette atmosphère si particulière”. Pour Jean-Pierre Bacri, le film permet même de méditer sur le “désarroi de tout être humain jeté dans un monde et qui doit se débrouiller avec le deal qui consiste à mourir à la fin”. GRAND FROID invite en effet le spectateur à partager cette réflexion métaphysique et existentielle de haute volée, par le biais du rire.

Le rebondissement du scénario de GRAND FROID ne peut pas être dévoilé, mais il vaut la peine, car il est aussi surprenant que réjouissant et tout à fait révélateur des personnalités des protagonistes. Les situations dans lesquelles évoluent les personnages secondaires sont également drôlissimes, tels Sam Karmann (Rupture pour tous) en prêtre branché, Wim Willaert en nouveau patron de restaurant chinois , Philippe Duquesne en frère du mort ou Philippe Vieux (Marie-Francine) en fossoyeur. Une bonne partie des rires provoqués par GRAND FROID provient d’ailleurs des regards échangés, filmés comme dans un bon vieux western, qui offrent une jolie palette d’expressions et d’émotions multiples. Sans bavardage inutile, ils illuminent le sourcil réprobateur de Jean-Pierre Bacri ou l’oeillade étonnée d’Arthur Dupont.  L’idée de western est d’ailleurs renforcée par la musique, mais surtout par la rue du village, source de moult scènes comiques. Décalé, poétique et irrévérencieux, GRAND FROID livre un road movie en corbillard qui, pendant un temps suspendu, pose avec subtilité des questions sur la vie, la mort et la place de l’être humain en ce bas monde.

Sylvie-Noëlle

 

 

 

Ciné-club en baie démarre l’année 2020 par un film de Jacques Becker « Goupi mains rouges » sortie en 1943.Diffusion, vendredi 17 janvier 20h30 salle de l’Amitié de Carolles (2 route de Groussey)

Un drame paysan sec et sombre, un classique indémodable.

Synopsis

La gare quasi déserte d’un petit village reculé des Charentes, à la tombée de la nuit. C’est là que débarque le jeune Parisien Eugène Goupi, mandé par un père qu’il ne connaît pas et pour une raison qui ne lui a pas été dévoilée. Ce père, c’est « Mes Sous », aubergiste de son état et présentement plus préoccupé par la mise à bas attendue d’une vache à la ferme familiale que par l’arrivée du fils qu’il n’a pas vu depuis vingt-cinq ans. Mes Sous, oui, car dans le clan familial des Goupi chacun porte un surnom, reflet de sa personnalité. Et si l’on fait venir « Monsieur », c’est parce qu’on le croit directeur d’un grand magasin de la capitale et qu’on veut le marier à sa cousine, la jolie Antoinette, dite « Muguet ». Bien sûr, Monsieur n’est que simple vendeur de cravates, mais ça, le clan ne le sait pas encore… Monsieur est accueilli sans courtoisie par son oncle Léopold, dit « Mains Rouges ». Mains Rouges complote avec Goupi « Tonkin », ex colonial amoureux de sa cousine Muguet, pour effrayer Monsieur. Arrivé seul à la ferme, Monsieur n’y trouve que le corps inanimé de l’arrière-grand-père du clan, « L’empereur ». Paniqué, il fuit. Au petit matin, tous les hommes du clan se mettent en quête non seulement de Monsieur, mais aussi de Goupi « Tisane », l’acariâtre et despotique maîtresse des lieux, disparue au cours de la nuit. On retrouve Monsieur endormi dans un sous-bois, mais Tisane, elle, est bien passée de vie à trépas…

Tourné pendant l’Occupation, Goupi Mains Rouges est à l’opposé de la doctrine de Vichy ; là où le triptyque « Travail-Famille-Patrie » exalte les valeurs traditionnelles et le retour « sain » à la terre, Jacques Becker décrit une famille de paysans âpre au gain, repliée sur elle-même et définitivement noire. Leur bassesse s’exprime aussi par le langage, des surnoms donnés comme pour classer des êtres à la récurrence des dictons, qu’ils soient issus de la « sagesse populaire » (« qui paie ses dettes s’enrichit ») ou purement du crû (« Les affaires des Goupi ne regardent que les Goupi », ou « Les Goupi ne se mangent pas entre eux »). Ces phrases sont le reflet d’une existence sclérosée, dans laquelle le lieu commun sert de réflexion et bloque la pensée.

Le scénario, écrit par Pierre Véry qui a adapté son roman, saisit la famille au moment d’un événement, la venue du fils oublié depuis vingt-cinq ans, « Goupi Monsieur », qui peu à peu s’inclut dans le groupe et dont il épousera les valeurs en même temps que « Muguet », la seule (ou presque) que l’auteur sauve. Mais l’événement passe presque inaperçu, entre la fausse mort du centenaire, la naissance d’un veau, l’assassinat de « Tisane ». Commence alors, non pas une enquête au sens propre, bâclée, ratée par des gendarmes singulièrement incompétents, mais un approfondissement de ces portraits terribles, famille soudée dans la préservation d’un mode de vie impitoyable. Et c’est un défilé : le goût de l’argent, les secrets empoisonnés, les rapports de domination, l’exploitation, rien n’est épargné de cette fange. Certes, Véry conserve quelques moments doux, qui unissent Monsieur et Muguet, mais l’ensemble dégage une vision sombre et impitoyable qui laisse un goût amer.

L’une des réussites incontestables de Becker et de son scénariste, c’est de ne jamais perdre le spectateur dans les personnages, nombreux et caractérisés sans faille. Mais c’est l’ensemble de la mise en scène qui est à saluer : une caméra attentive aux moindres détails, des gros plans qui mettent en valeur les moments de violence, des cadrages et recadrages impeccables, un jeu magistral sur les ombres, notamment dans les séquences d’intérieur. Pour son deuxième film, Becker fait preuve d’une maîtrise remarquable. Il s’appuie également sur une interprétation hors-pair, avec en premier lieu un Fernand Ledoux tout de retenue et la performance hallucinée de Robert Le Vigan.
Film sombre dans une époque sombre, Goupi Mains Rouges est d’une sécheresse très moderne, sans afféteries, sans la grandiloquence qui entache certaines œuvres contemporaines. C’est aussi, à travers le personnage éponyme, la construction d’un caractère fort et attachant ; « Mains Rouges », victime d’une blessure de jeunesse, s’est retiré du monde qu’il juge impitoyable,lui, « le plus malin », l’un des rares capables d’empathie. Seul il comprend (qui a tué, où est le magot), parce qu’il sait observer, mais aussi parce qu’il a d’autres valeurs que sa famille : l’argent ne l’intéresse pas. La fin, emblématique, montre qu’il a repris la main, et qu’il veut préserver la lignée, sans les obsessions mortifères qui ne font que l’abaisser. En ce sens, mais de manière nuancée, un certain optimisme colore et adoucit ce beau, ce grand film classique.

Film Annonce

Ciné-club en baie présente « Une Affaire de Goût » film de Bernard Rapp. Diffusion Vendredi 20 décembre 20h30 Salle de l’Amitié de Carolles, 2 Route de Groussey

Une Affaire de goût

Film de Bernard Rapp
Pays : France
Année de sortie : 2000
Scénario : Bernard Rapp et Gilles Taurand, d’après le roman Goûter n’est pas joué de Philippe Balland
Photographie : Gérard de Battista
Montage : Juliette Welfling
Avec : Jean-Pierre Lorit, Bernard Giraudeau, Florence Thomassin, Charles Berling, Jean-Pierre Léaud, Artus de Penguern, Laurent Spielvogel, Anne-Marie Philipe

Servi par une écriture rigoureuse et une interprétation inspirée, Une Affaire de goût s’affirme comme un thriller psychologique d’excellente facture.

Synopsis du film

Antoine Rivière (Jean-Pierre Lorit) vaque de petits boulots en petits boulots, tout en coulant des jours tranquilles avec sa petite amie Béatrice (Florence Thomassin), qui travaille dans un kiosque à journaux. Un jour, alors qu’il est employé comme serveur dans un restaurant, Antoine est repéré par un puissant homme d’affaires, Frédéric Delamont (Bernard Giraudeau).

Celui-ci lui propose un travail bien particulier : celui de goûteur. Antoine devra l’accompagner dans ses nombreux dîners d’affaire et le conseiller sur les plats, en s’assurant notamment d’écarter le poisson et le fromage, des aliments auxquels Delamont est allergique.

De cette curieuse collaboration, dont l’entourage de Nicolas ignore la véritable nature, naît peu à peu une relation complexe et étrange, qui va transformer non seulement le quotidien mais également le comportement du jeune homme. Béatrice s’en inquiète, mais Nicolas semble curieusement aveuglé…

Critique d’Une Affaire de goût

Si le nom de Bernard Rapp a longtemps été associé à l’univers du journalisme et de la télévision (il a notamment présenté le J.T d’Antenne 2 de 1983 à 1987), la fin de sa carrière a largement été consacrée au cinéma. Il réalisa ainsi, de 1996 à 2004, quatre longs métrages et un téléfilm. Une reconversion hélas interrompue par son décès en 2006, dû à un cancer du poumon.

Une Affaire de goût est son deuxième film en tant que réalisateur, et il témoigne d’une maîtrise telle qu’on ne peut que regretter la trop courte durée de sa carrière cinématographique. Claude Chabrol qualifiera d’ailleurs ce film d’excellente surprise. On ne s’étonnera pas d’une telle réaction venant de l’auteur de La Demoiselle d’honneur, qui n’aurait sans doute pas – en grand amateur de polar psychologique – rechigné à adapter lui-même le roman de Philippe Balland dont Une Affaire de goût est tiré.

À la base de l’histoire, il y a deux hommes, dont la relation tortueuse évoque une série de termes et de concepts (manipulation ; ascendant ; reconnaissance sociale ; narcissisme ; passion refoulée ; perversion ; etc.), sans qu’on ne puisse la résumer aisément. On en découvre l’évolution (inquiétante) et les différents aspects à travers un scénario qui alterne le récit chronologique des principaux événements du film (sous forme de flash-back), et des scènes se déroulant dans le présent, vraisemblablement au sein d’un tribunal de grande instance.

Ces séquences montrent notamment un juge d’instruction (interprété par Jean-Pierre Léaud) et une psychologue (Anne-Marie Philipe) tenter de comprendre un tant soi peu ce qui s’est passé entre Nicolas Rivière et Frédéric Delamont, suite au meurtre de ce dernier. Ces deux personnages (le juge et la psy) guident en quelques sortes le spectateur dans les interrogations multiples que suscitent naturellement les scènes de flash-back. Le procédé est simple mais efficace, et permet une lecture plus éclairée de l’histoire, bien que celle-ci conserve – et c’est l’une de ses forces – une part d’obscurité.

Une Affaire de goût est naturellement rythmé par les différentes étapes qui structurent la relation opaque entre Nicolas Rivière et Frédéric Delamont. Relation d’abord professionnelle, mais qui prend très rapidement une dimension envahissante et troublante. On pense à Une Étrange affaire (1981), de Pierre Granier-Deferre, qui décrit très bien comment un jeune cadre (Louis Coline, interprété par Gérard Lanvin) est manipulé par un manager charismatique (Michel Piccoli), au point que sa vie personnelle s’en trouve totalement bouleversée.

Par certains aspects, les deux films sont comparables. D’abord, la reconnaissance sociale est, chez Frédéric Delamont comme chez Louis Coline, un moteur qui les propulse tous deux dans les filets d’un riche et puissant prédateur. Ensuite, ce dernier use de techniques similaires, flattant leur proie pour ensuite mieux la rejeter, et ainsi de suite, entretenant ainsi un entêtant rapport de dépendance. Enfin, le manipulateur apparaît non pas seulement comme un homme constamment maître de lui-même – bien qu’il renvoie régulièrement cette impression – mais comme le jouet de ses propres névroses (voir par exemple la séquence où Delamont confie au docteur Rossignon – joué par Laurent Spielvogel – ses angoisses de petit garçon, toujours actives).

S’il est légitime de faire un parallèle entre ces deux excellents films, ils diffèrent cependant de bien des manières. On songe à un rapport père-fils dans le film de Granier-Deferre, tandis qu’Une Affaire de goût explore un registre plus sensuel, que suggère la fonction singulière proposée par Frédéric Delamont à Nicolas Rivière (goûteur). Sans parler de l’un des critères d’embauche de Delamont, confié par Flavert (Artus de Penguern) au juge d’instruction, et pour le moins étonnant : la bouche bien sûr. Par petites touches, et notamment via le vocabulaire évocateur employé, à plusieurs reprises, par les deux hommes (je n’habite plus chez lui […], avec Delamont c’est terminé ! ; et notre histoire, à nous, […] notre rêve de parfaite harmonie… ; […] un amour presque parfait… ; […] il est temps de nous séparer…), Une Affaire de goût explore ce vertige sexuel qui, parce qu’il est totalement tabou (hors-champ, pour utiliser un terme cinématographique), pousse les personnages vers des comportements de plus en plus extrêmes et irrationnels.

Bernard Rapp orchestre avec beaucoup de finesse et de sobriété la valse déréglée qu’exécutent les protagonistes. Cela passe par une mise en scène intelligente, entièrement au service de l’histoire, et par des dialogues précis et rigoureux (écrits avec Gilles Taurand), lesquels traduisent subtilement les sentiments et intentions – souvent opaques – des personnages qui les prononcent.

La caractérisation de ces derniers est à la fois solide et nuancée. Le jeu des comédiens y est pour beaucoup : les compositions de Jean-Pierre Lorit et Bernard Giraudeau rendent parfaitement compte de la complexité de leurs personnages, et des multiples facettes de la relation manipulatoire qui les empoisonne peu à peu. Quant aux seconds rôles, de Florence Thomassin à Jean-Pierre Léaud, de Charles Berling à Artus de Penguern, ils apportent tous une touche précieuse à l’ensemble.

L’intelligence du film est de ne pas chercher à livrer une étude psychologique détaillée de l’affaire qu’il relate, mais plutôt d’interroger le spectateur, de lui suggérer des pistes, tout en jouant sur les non-dits et sans jamais chercher à expliquer définitivement le pourquoi du comment. Jusqu’au bout, les personnages garderont une part de mystère (comme dans Une Étrange affaire), et c’est souvent ce qui fait le sel de ce genre d’histoire.

Si l’on devait tenter une analogie entre le film et le curieux « métier » du personnage interprété par Jean-Pierre Lorit, on dirait qu’il allie des ingrédients bien identifiables à d’autres, plus obscurs. Indéniablement, la saveur (acide) d’Une Affaire de goût doit beaucoup à cet alliage savant.

Par Bertrand Mathieux · Le 25 janvier 2017

 

Ciné-club en baie présente le second long métrage de Robert Bresson « Les Dames du Bois de Boulogne » Diffusion vendredi 15 novembre 20h30 salle de l’Amitié de Carolles (2 route de Groussey)

Deuxième long métrage de Robert Bresson, Les Dames du bois de Boulogne sort en France fin 1945, après un tournage rendu difficile par les derniers jours de la guerre. Transposition contemporaine d’un épisode de Jacques le Fataliste de Diderot, servi par les fantastiques dialogues de Jean Cocteau, le film, s’il n’est pas encore tout à fait représentatif de l’esthétique bressonienne, apparaît malgré tout formellement d’une élégance rare, unique.

Synopsis

Hélène a la désagréable impression que son amant, Jean, lui échappe. Pour vérifier ses suppositions et faciliter de pénibles aveux, elle prêche le faux et apprend à son grand désarroi que Jean ne l’aime plus. Blessée, Hélène décide de se venger et monte un plan minutieux. Elle s’arrange pour que Jean rencontre Agnès, une danseuse de cabaret fort séduisante qu’elle a prise sous sa protection. Comme Hélène l’avait prévu, le plan fonctionne à merveille et Jean tombe immédiatement amoureux de la jeune femme. Consciente de ses écarts passés, Agnès manque de faire échouer la combinaison d’Hélène en révélant dans une lettre écrite à son fiancé qu’elle n’est qu’une fille perdue. Mais Jean refuse de lire la missive..

Robert Bresson a orienté son adaptation dans deux directions : la modernisation de l’intrigue et l’équilibre scénaristique entre les différents personnages. Pour ce faire, il a condensé les dialogues entre madame de La Pommeraye et le marquis et développé ceux de mademoiselle d’Aisnon et sa mère. Il a ensuite demandé à Jean Cocteau d’assurer l’unité entre ce qui restait des dialogues originaux du XVIIIe siècle, dont il tenait à garder le ton et le style, et ceux qu’il avait ajoutés. De cette collaboration, Jean Cocteau retient que son rôle a été « presque nul. Bresson [lui] donnait les scènes, le nombre des répliques […]. La difficulté : garder le ton des Encyclopédistes, dans l’atmosphère très écrite d’aujourd’hui. Un ton plus précieux, plus organisé que le langage habituel. »

Tous les outils du mélodrame sont présents dans Les Dames du bois de Boulogne, et pourtant, il y a très peu de romanesque. L’esthétique de la mise en scène et l’écriture des dialogues gomment tout ce qu’une telle histoire de vengeance aurait pu engendrer de trivial (l’enjeu dramaturgique repose pourtant sur elle). Les décors (quasiment nus pour l’appartement d’Agnès et de sa mère et réduits aux symboles et codes sociaux pour celui d’Hélène) se caractérisent par une sobriété allant jusqu’à la froideur tout intellectuelle de celle qui pèse de tout son poids sur l’intrigue et les personnages. D’autre part, le film ne raconte rien que d’essentiel à sa structure narrative. Nombreuses sont les ellipses correspondant à la mise en place du stratagème ourdi par Hélène ou aux moments consacrés à la romance Jean/Agnès. Tous ces « silences » du récit évitent, par conséquent, les ruptures aux rebondissements mélodramatiques. Le jeu des acteurs, toujours sur un mode mineur, transmet de son côté à chaque scène la retenue des émotions qui étreignent les personnages. Ainsi, en valorisant la décence dans l’expression des sentiments, Robert Bresson choisit d’élever sa mise en scène vers une grandeur toute hiératique. On verra, par conséquent, avec quelle froideur Jean encaisse le coup de grâce que lui assène Hélène, avec quel contrôle quasi mécanique de soi il se rend auprès de sa jeune épouse, avec quelle dignité il tente de connaître la vérité sur son passé. Tout à sa démonstration selon laquelle les êtres ne sont que les instruments d’une machine destinée à les broyer, Bresson ne cède jamais à la complaisance du spectaculaire et à l’excès de la passion. Mieux, avec Jean Cocteau à la réécriture des dialogues, il opte pour la stylisation épurée. De fait, l’économie littéraire du langage rejoint parfaitement la théâtralité de la mise en scène et l’intériorisation des émotions participe de l’élévation du récit traité sur le mode tragique.

La rigueur de la tragédie classique

Divisé en quatre phases (la blessure originelle d’Hélène, la mise au point du plan de vengeance, son accomplissement et son échec), Les Dames du bois de Boulogne emprunte à la rigueur de la tragédie qui, selon Racine dans la préface de Britannicus, doit être composée d’une « action simple, chargée de peu de matière […], et qui, s’avançant par degrés vers sa fin, n’est soutenue que par les intérêts, les sentiments et les passions des personnages ».

 

 

Ciné-club en baie diffuse Le vendredi 18 octobre à 20h30 à la salle de l’Amitié de Carolles « Le 7ème Juré » un film réalisé par Georges Lautner en 1962

Synopsis

Un moment d’égarement, de folie, un dimanche après-midi, sous un soleil du mois de septembre, le pharmacien d’une petite ville, Grégoire Duval, s’offre une promenade digestive, laissant derrière lui son épouse et leur deux enfants, partis faire du bateau autour du lac. C’est à quelques centaines de mètres qu’il croise la route de Catherine que son compagnon a abandonné pour aller chercher de l’essence. Elle est jeune, jolie, et surtout légèrement dévêtue. Duval se penche vers elle, tente de l’embrasser, mais devant la résistance et les cris de la jeune femme, il l’étrangle. Sylvain Sautral, l’amant de Catherine est immédiatement soupçonné. Mis aux arrêts par le commissaire de police, il est jugé quelques temps plus tard pour le meurtre de sa fiancée. Parmi les jurés se trouve Duval, celui-là même qui a tué Catherine. L’idée de voir un innocent reconnu coupable de son méfait lui étant insupportable, le pharmacien décide de tout tenter afin de faire acquitter Sautral. Mais même innocenté, le retour à la liberté du jeune homme ne sera pas de tout repos car pour les habitants de Pontarlier, il reste le seul et unique coupable…

 

Analyse et critique Philippe Paul (DVD Classik)

Alors qu’il s’apprête à réaliser Le 7ème juré, Georges Lautner n’est pas encore le réalisateur des Tontons flingueurs, des comédies signées Francis Veber ou des films avec Jean-Paul Belmondo. Il est encore un cinéaste méconnu, qui vient de tourner ses cinq premiers films. Entre autres deux films forts et marquants, même s’ils restent des titres oubliés de sa filmographie, Marche ou crève et Arrêtez les tambours, tous deux portés par le talent de Bernard Blier, puis Le Monocle noir, premier titre de la série qui lancera réellement sa carrière. De nos jours, Lautner est trop souvent considéré comme un petit artisan du cinéma français, metteur en scène sans grande personnalité d’un Belmondo ronronnant ou de comédies balourdes. Un statut qui nous semble fort réducteur, et qui est sans doute dû aux œuvres plus poussives de la dernière partie de sa carrière qui ont fait oublier l’audace visuelle et la maîtrise du rythme que Lautner sut nous offrir dans la plupart de ses œuvres précédentes. Même alors qu’il était déjà un cinéaste installé, il y avait toujours dans ses films un grain de folie, un côté rebelle qui font la « patte Georges Lautner » et le distinguent à nos yeux de la masse des réalisateurs populaires. En découvrant ses premières œuvres, ces particularités se font peut-être plus évidentes. Dans un registre encore éloigné de la comédie, même si le rire est toujours présent au détour d’une réplique, Lautner propose des films socialement engagés, au ton particulièrement tranchant et parsemés d’idées visuelles surprenantes. Le 7ème juré en est une illustration parfaite, en plus d’être un film absolument passionnant, et se distingue comme l’une des réussites majeures de son auteur.

Réalisé en 1961, Le Septième Juré demeure un furieux réquisitoire contre la présomption de culpabilité. Ici, le visage du mal n’est incarné ni par la justice, ni par cet homme innocent que l’on tente de condamner faute de coupable véritable, ni par le véritable assassin qui tua sans le vouloir une jeune femme, mais bien par la population d’une petite commune française qui d’une seule voix s’est levée pour accuser un homme bien avant qu’il soit assis dans le box des accusés. Sylvain Sautral contre le monde entier. Ou presque puisque l’un des rares à vouloir le soutenir avec le docteur Hess (excellent Maurice Biraud), c’est le coupable lui-même, merveilleusement incarné par Bernard Blier. Face à lui, le monde entier. Ou tout simplement les habitants de Pontarlier. Ses amis, ses voisins, ses clients, et même son épouse Geneviève (Danièle Delorme) qui voit en la participation de Grégoire au procès en tant que juré, l’occasion d’asseoir davantage la situation de son mari qui a pignon sur rue.

Le culte du 7ème Art

En ouverture de la septième édition, ciné-club en baie présente « Le feu follet » un film de Louis Malle à la salle de l’Amitié de Carolles.Vendredi 13 Septembre à 20h30

En 1963, Louis Malle adapte le roman de Drieu La Rochelle, écrit plus de trente ans auparavant. Situant les états d’âme de son personnage dans l’après-guerre d’Algérie, Malle dresse le portrait d’un homme (Maurice Ronet) qui, ayant décidé de mettre fin à ses jours, erre dans Paris le temps d’une journée, au gré de paroles échangées, de regards croisés, d’objets effleurés ; errance d’un homme parmi les êtres et les choses, qui se conjugue sur le mode de l’impuissance, et aboutit à un échec.  
Synopsis
Alain Leroy, bourgeois trentenaire, élégant et alcoolique, a laissé sa femme à New York pour suivre une cure de désintoxication dans une drôle de clinique parisienne. Il retrouve ses anciens amis de débauche, leur snobisme, leur vacuité. Alain n’a plus le goût de vivre. Même Lydia, une amie de sa femme avec qui il passe une nuit, est impuissante face à son désespoir.« Le Feu follet marque les retrouvailles entre Louis Malle et Maurice Ronet, dans ce qui reste le film le plus important des deux hommes. Malle décrit sans aucune complaisance un monde qui est le sien, celui de la grande bourgeoisie et des salons parisiens, mais aussi des noctambules débauchés du Quartier latin. Ronet est un alter ego parfait, jusqu’à la ressemblance physique et l’emprunt des vêtements du cinéaste, et le personnage d’Alain une sorte de double négatif de Malle, l’autodestruction en plus. La mise en scène, qui scrute la solitude d’Alain dans sa chambre de malade mais aussi dans les rues de Paris ou les lieux publics, est d’une élégance admirable. » Olivier Père, Arte, 5 décembre 2015

Le Feu follet, avec Louis Malle et Maurice Ronet (1966 / France Culture)

Ciné-club en baie diffuse « Une Chambre en Ville » un film de Jacques Demy le 21 juin à 20h30 à la salle de l’Amitié de Carolles (2 route de Groussey)

Un chef-d’œuvre en chansons

Avec : Dominique Sanda (Edith Leroyer), Danielle Darrieux (Margot Langlois), Richard Berry (François Guilbaud), Michel Piccoli (Edmond Leroyer), Fabienne Guyon (Violette Pelletier), Anna Gaylor (Madame Pelletier), Jean-François Stévenin (Dambiel), Jean-Louis Rolland (Ménager), Marie-France Roussel (Mme Sforza). 1h32.

Synopsis

Un mardi de 1955 à Nantes. Les chantiers navals sont frappés par une grève. Dans la rue du Roi-Albert, entre la Cathédrale saint Pierre et la préfecture, où habite la colonelle ont lieu des affrontements entre ouvriers et C.R.S. Aux premières lignes, François Guilbaud, ajusteur-outilleur, qui manifeste avec son camarade Dambiel. Les forces de l’ordre obligent les manifestants à se disperser. François regagne la chambre que lui loue Mme Langlois. Celle-ci bouscule un peu son locataire mais lui porte une grande affection, acceptant qu’il ne paye pas sa chambre tant que dure la grève. Cependant, elle lui interdit de recevoir des jeunes filles dans sa chambre.

Édith, la fille de Mme Langlois, vient lui rendre visite. Mme Langlois n’a pas ouvert la chambre de son fils, Philippe, mort il y a un an. Elle informe Edith qu’elle a en revanche loué sa chambre de jeune fille depuis un mois à un ouvrier ajusteur. Edith est troublée car sa voyante lui a prédit un grand amour avec un ouvrier métallurgiste. Edith est très perturbée par son récent mariage avec Edmond qui est impuissant, radin et jaloux. Ils ne sont pas même allés en voyage noce à Ouarzazate.

François retrouve sa fiancée, Violette, devant les magasins Decré où elle travaille comme vendeuse. Ils se promènent cours Saint-Pierre. Elle aimerait bien que François se décide à l’épouser. Mais le jeune homme hésite du fait qu’il est sans le sou et surtout parce qu’il ne pense pas avoir de sentiments assez forts pour Violette. C’est ce qu’il explique à son ami Dambiel au Café des chantiers.

Violette rentre chez sa mère à laquelle elle fait part de son attention de partir vivre bientôt avec François. Edith consulte Mme Sforza, sa voyante, qui lui confirme l’entrée d’un métallurgiste dans sa vie mais l’exhorte aussi à se méfier. Edith descend le passage Pommeray pour rentre chez elle à 21 heures où Edmond l’accueille avec des reproches, lui refuse de l’argent et découvre qu’elle est nue sous son manteau. Il se met vainement à genoux pour l’empêcher de sortir.

François et Damblin se séparent à la sortie du café. François est racolé par Edith qui ouvre son manteau. Un panoramique ascendant de la rue à la fenêtre de l’hôtel montre qu’Edith s’est déshabillée dans les bras de François. Violette est angoissée, la colonelle s’ennuie et Edmond tourne en rond. Les amants discutent et Edith reconnait en François le métallurgiste qu’on lui avait prédit… et le locataire de sa mère.

A trois heures du matin, Edmond vint chercher Edith chez sa mère et menace de la tuer avec un rasoir. Mme langlois le calme.

Au matin du mercredi, François et Edith chantent leur amour et promettent de se revoir le soir à 20 heures. Violette vient chercher François au Café des chantiers et annonce à Dambiel qu’elle est enceinte de François ce qui, d’après elle, va le décider à l’épouser.

Ménager, le syndicaliste, annonce une marche sur la préfecture pour jeudi. La direction a décidé de licencier les nouveaux embauchés dont Guilbaud. Dambiel s’en vient le prévenir chez la colonelle mais ne le trouve pas. Ce n’est qu’un peu plus tard que François rentre dans sa chambre. Puis la colonelle lui ayant indiqué que Dambiel l’attend, il ressort. Mais il croise alors Edith venue le voir et la colonelle découvre leur amour. François rejoint Dambiel au Café de l’aube et lui parle de son amour pour Edith.

Le soir, Violette passe en vain chez la Colonelle. Edith prend une valise pour récupérer ses affaires. François passe chez Violette et tous deux marchent vers le marché couvert de la place du bouffay. Violette frémissante annonce à François qu’elle est enceinte de lui mais François lui répond brutalement être amoureux d’une autre femme. Ils se quittent sans retour.

Lorsqu’Edith retourne au magasin de son mari, elle manque de se faire assassiner par Edmond. Finalement, celui-ci se suicide devant elle. Edith s’enfuit par le toit en brisant un vasistat. François retrouve la baronne assez saoule et réconforte Edith lorsqu’elle rentre de chez son mari, la main ensanglantée. Dambiel vient sonner pour un rendez-vous le lendemain pour la marche sur la perfecture.

Jeudi matin, Violette voit passer les cars de CRS. Elle a décidé d’élever son enfant avec l’aide de sa mère mais veut voir Edith. Elle se rend chez la colonelle. Elle déverse sa colère sur Edith et assiste à la manifestation. Dans la rue, les CRS chargent et François est mortellement blessé. Il meurt devant Edith et celle-ci se suicide d’une balle dans le cœur pour rejoindre celui qu’elle avait décidé de ne plus quitter.

« C’est l’histoire de gens qui défendent leur droit, qui défendent leur vie, leur amour, leur bonheur, et cela m’a paru un sujet intéressant. (…) Mais je ne veux pas faire un film politique, cela ne m’intéresse pas, je n’y connais rien (…) Un peu comme dans Les Parapluies de Cherbourg, j’ai voulu faire un opéra populaire », déclare Jacques Demy dans le documentaire sur le tournage du film.

Une tragédie proche du réalisme poétique

Michel Colombier indique que Jacques Demy voulait « quelque chose de très profond, de très russe ». Il évoque à propos du film « une tragédie avec des outrances », où les personnages passent d’une émotion violente à son contraire, comme dans la littérature ou l’opéra russes. Colombier ajoute que Demy avait pour modèle la collaboration entre Prokofiev et Eisenstein. Difficile pourtant d’évoquer quoi que ce soit qui ressemble à Alexandre Nevski ou La grève. La violence est plutôt dans l’aridité des sentiments; l’amour est plus fort que l’abandon de Violette enceinte. La justice n’existe pas mais bien plutôt l’amitié et la solidarité.

Le film est nourri de citations extraites du reste de l’œuvre du réalisateur. Comme Lola, il se passe à Nantes sur trois jours. On y retrouve des personnages qui font écho à d’autres, notamment les couples mère-filles, si importants dans ces deux films. Comme Les parapluies de Cherbourg, il est entièrement chanté. Mais la structure musicale est très différente. Dans Une chambre en ville, il n’y a plus d’air autonome, mais une sorte de récitatif ininterrompu construit autour d’une vingtaine de motifs. Selon Michel Chion, on accorde trop d’importance à l’idée que lle chant donnerait de la grâce et de la fantaisie à la parole, alors qu’« il s’agirait, avec Demy, grand dialoguiste, de débanaliser et de rafraîchir le langage parlé français, sans le faire plus poétique ou au contraire plus naturaliste qu’il n’est ». Les mots retrouvent la force qu’ils ont dans la vie réelle, ils peuvent être « mieux entendus en tant que mots .

  • Police, milice, flicaille, racaille. Laissez-nous passez, nous sommes ici pour defendre nos droits (passage à la couleur lors du mouvement de charge des CRS).
  • Vous ne pourriez pas me prêter votre brosse à chaussure ? Mais si bien sûr.
  • J’ai perdu ma particule et mes illusions en épousant le colonel Langlois
  • Si tu l’as épousé c’est pour son argent ; un marcahnd de télé c’est un vrai conte de fée
  • Guilbaud, il s’apelle Gilbaud ? Oui François Guilbaud.
  • Dites-lui seulement que Violette est passée

Le réalisateur se nourrit aussi de souvenirs cinématographiques du réalisme poétique duquel son cinéma est proche : ceux de Marcel Carné et Jacques Prévert, avec Le jour se lève et son ouvrier frappé par le destin ; Quai des brumes et sa passion amoureuse ainsi que son personnage d’amant pitoyable, Zabel joué par Michel Simon. Marguerite de la nuit annonce premonitoire d’Edith à la sortie du café des chantiers, Les portes de la nuit et son héroïne qui traverse le film en vison, comme Édith, et dont certaines répliques sont reprises par Demy ; L’éternel retour, scénarisé par Jean Cocteau, pour l’image finale des deux amants morts, allongés l’un à côté de l’autre.

Tournage

Les scènes en intérieur ont été tournées aux studios de Billancourt, du 13 avril au 17 mai 1982, celles en extérieur à Nantes même du 19 au 27 mai. Un nouveau tournage, pour les scènes en intérieur, est effectué à Paris du 1er au 3 juin. Le budget empêche le tournage intégral en décor naturel. De plus, Jacques Demy s’enthousiasme à l’idée de travailler, pour la première fois, en studio. Il sera néanmoins déçu par cette expérience.

Le décorateur Bernard Evein est particulièrement vigilant sur la continuité entre les décors naturels, en extérieur, et ceux des studios. Il crée cette continuité notamment autour de la couleur bleue : « Tous les extérieurs sont construits sur le bleu, et cela, c’est venu dès le départ. […] Au départ, j’avais prévu un bleu céruléen très fort, et puis, ayant vu les décors construits en studio, ça s’est décalé, le bleu est devenu plus sombre ».

C’est aussi le décorateur qui, avec l’aide d’un spécialiste du trucage, André Guérin, recrée pour les besoins du générique un monument détruit en 1958, le pont transbordeur de Nantes, grâce à un effet appelé glass shot. Ce procédé consiste à poser au premier plan une plaque de verre sur laquelle a été reproduite une photo du pont transbordeur détruit à la fin des années 1950, et de filmer le port de Nantes à travers la plaque, en jouant avec la perspective. Le temps du générique, ce trucage donne ainsi l’illusion que le pont enjambe à nouveau le port et permet au spectateur de voir la ville telle qu’elle était à l’époque de la narration. Le soin mis à réaliser cette image, que rien dans l’action ne justifie, témoigne de l’importance symbolique de ce monument pour Demy.

Un projet ancien

Jacques Demy avait commencé à écrire un roman sur le sujet, au milieu des années cinquante, puis le transforme en scénario à la fin de la décennie. Il met de côté ce projet, car il n’arrive pas à trouver une fin satisfaisante, sans doute parce que l’histoire est trop proche de lui et de la vie de son père. Dans le roman, et le scénario qu’il reprend en 1964, la veuve du colonel n’a pas de fille, mais un fils homosexuel attiré par l’ouvrier qu’elle loge ; la fille de l’industriel contre lequel les ouvriers luttent tombe amoureuse du héros ; la colonelle se suicide après la mort de son fils dans un accident de voiture ; Guilbaud et Violette se retrouvent à la fin du film. Demy pense réaliser un véritable opéra mais abandonne à nouveau le projet face aux difficultés pour trouver des fonds.

Il réécrit l’histoire en 1973 et 1974. Le scénario se rapproche alors de la version finale. Il envisage Catherine Deneuve dans le rôle d’Edith, Gérard Depardieu dans celui de Guilbaud, Simone Signoret pour camper la colonelle et Isabelle Huppert en Violette. Mais il se heurte à plusieurs refus : celui de Michel Legrand, son compositeur attitré, à qui le script déplaît, puis celui de Catherine Deneuve, qui tenait à chanter elle-même et non plus à être doublée comme dans les films musicaux précédents. En 1981, l’actrice explique son refus : « À tort ou à raison, j’estimais que ma voix faisait partie de mon intégrité d’artiste ». En 1990, son explication est légèrement différente : « Jacques a pris mon désir de chanter pour un désir d’actrice d’exprimer tout. J’essayai de lui expliquer que nous étions trop connus, Gérard et moi, pour faire un film entièrement doublé musicalement […] Avant de changer d’avis ou de renoncer, j’aurais voulu qu’on essaie».

Sans les noms de Legrand, Deneuve et Depardieu – qui soutient l’actrice – Demy ne peut monter la production du film. Il doit à nouveau abandonner le projet, étant aussi lâché par Gaumont, qu’il avait pourtant réussi à intéresser. En effet, Daniel Toscan du Plantier, échaudé par les échecs commerciaux de films qu’il vient de produire, renonce à financer un projet aussi audacieux, d’autant que Demy, à l’époque, vient aussi d’essuyer un revers commercial avec L’Événement le plus important depuis que l’homme a marché sur la Lune.

C’est en 1981 que le réalisateur peut enfin reprendre son projet. Dominique Sanda, avec laquelle Demy, l’ayant déjà dirigée dans le téléfilm La Naissance du jour, souhaitait retravailler, sollicite Christine Gouze-Rénal, productrice qui se consacre à l’époque essentiellement aux œuvres télévisuelles, et belle-sœur du nouveau président de la République ; cette dernière accepte de produire le projet. Jacques Revaux, qui doublait Jacques Perrin dans Les Demoiselles de Rochefort et Peau d’âne et a entre-temps gagné en notoriété, finance la réalisation de la bande-son et prête sa voix à Richard Berry pour les chants du personnage de Guilbaud. Il aura donc fallu près de trente ans pour que le projet, au départ littéraire, aboutisse à un film.

Jacques Demy tire son inspiration de ses souvenirs. Il met en scène des lieux qu’il fréquentait, comme le passage Pommeraye où il a vécu son enfance et son adolescence à déambuler, entre autres pour aller au cinéma. Le drame est aussi traversé par l’évocation des grèves et manifestations qu’il a connues, ou dont son père lui a fait le récit. L’une d’entre elles avait conduit à la mort d’un ouvrier, lors d’affrontement avec les forces de l’ordre. Nantes, ville habitée par l’histoire et les tensions qu’elle soulève, joue ainsi un rôle fondamental dans la construction du film.

Après le refus de Michel Legrand, Demy contacte Michel Colombier qui s’intéresse au projet. Celui-ci, qui ne peut composer en présence de quiconque, enregistre des propositions de musique sans se fonder sur le scénario, ni sur les paroles. Il estime que c’est à Demy de faire le tri et travaille donc à partir d’une interprétation confuse de l’atmosphère générale du film. La seule exception réside dans les scènes de confrontation entre manifestants et CRS, pour lesquelles il a travaillé à partir des dialogues. Colombier orchestre sa partition pendant l’hiver 1981 et procède à l’enregistrement en février 1982.

Ciné-club en baie diffuse un film de Jean Renoir « La chienne » (1931) le vendredi 17 mai 20h30 à la salle de l’Amitié de Carolles (2 route de Groussey)

Avec : Michel Simon (Maurice Legrand), Janie Marèze (Lulu Pelletier), Georges Flament (André Jauguin, dit Dédé) Magdelaine Berubet (Mme Adèle Legrand), Gaillard (L’adjudant Alexis Godard). 

M. Legrand, caissier à la bonneterie Henriot, est un homme respectable, marié à une veuve de guerre acariâtre. Il a un violon d’Ingres : la peinture. Il fait la connaissance d’une fille, Lulu, qu’exploite un odieux souteneur, Dédé. Il l’installe en meublé et, pour l’entretenir, vole dans la caisse. Il est renvoyé. Cependant, Dédé persuade Lulu d’exposer les toiles de Legrand en se les attribuant : grâce à une habile manœuvre publicitaire, elles se vendent bien. D’autre part, le premier mari de Mme Legrand, que l’on croyait mort sur le champ de bataille, reparaît : trop heureux, Legrand lui cède la place et court rejoindre Lulu. Il la trouve dans les bras de Dédé. Bouleversé, il revient le lendemain et, comme elle le nargue, il la tue sauvagement. Mais c’est Dédé qui sera accusé du meurtre et exécuté. Legrand, après avoir remâché son remords, devient clochard.

Jean Renoir qui excelle à peindre les minorités d’exception, sacrifiant leur confort au bénéfice de leur liberté, s’est attaché pour une fois à montrer un Français tout ce qu’il y a de plus moyen, caissier dans une banque et, de surcroît, titulaire de la médaille des fidèles employés.

Dans cette existence morne et exemplaire, une seule possibilité d’évasion : la peinture. Lorsqu’il rencontrera l’aventure avec Lulu se sera plus le modèle idéal que la partenaire qui le séduira, et le petit appartement loué avec l’argent volé, abritera tout à la fois ses amours coupables et les chères toiles tant méprisées par l’épouse.

Artiste sans le savoir et assassin sans le vouloir, il suivra l’exemple du premier mari de sa femme et deviendra clochard ; tant il est vrai que l’indépendance d’un gentil coquin est préférable aux servitudes d’un honnête homme (1).

Premier film parlant de Renoir, La chienne est aussi son premier grand film. Quand  beaucoup de cinéastes sacrifient alors les mouvements de caméra, lourd et parfois bruyants, à la prise de son (la piste sonore du film a été restaurée en 1997), Renoir fait preuve d’une extrême virtuosité. On notera ainsi, dans l’épilogue, le panoramique qui permet de découvrir l’autoportrait de Legrand emmené dans la voiture alors que celui-ci, clochard, contemple la galerie impressionniste.  De même, le plan final est un travelling arrière qui saisie Legrand et l’adjudant se réjouissant du pourboire et s’en allant le dépenser pendant que la caméra semble les cadrer depuis une fenêtre qui se transforme en une scène de théâtre sur laquelle tombe le rideau. Ce plan final fait écho au plan initial, également amorcé par une présentation de guignol puis par une première scène vue à travers un passe-plats.

Renoir teinte encore ici son anarchisme d’un naturalisme assez visible. Il s’orientera ensuite plus nettement vers des annotations réalistes notamment  avec Boudu sauvé des eaux  dont La chienne partage la thématique.

Source : (1) Claude de Givray (André Bazin : Jean Renoir, éd. Champ Libre, 1971.)

Ciné-club en baie diffuse le vendredi 26 avril 20h30 à la salle de l’Amitié 2 route de Groussey à Carolles un film de Jean-Pierre Melville « Le Silence de la mer »

Année : 1949

Pays : France

Genres : Drame, Romance, Guerre

Réalisé par : Jean-Pierre Melville

Avec : Howard Vernon, Nicole Stéphane, Jean-Marie Robain, Ami Aaröe, Georges Patrix, Denis Sadier, Rudelle, Max Fromm, Claude Vernier, Max Hermann, Fritz Schmiedel

Photographie : Henri Decaë

Scénario : Vercors, Jean-Pierre Melville

Musique : Edgar Bischoff

Synopsis

Après l’armistice de 1940, un vieil homme vit retiré à la campagne avec sa nièce. Ils se voient contraints par la Kommandantur d’héberger un officier allemand. Bien décidés à ne pas parler à ce représentant des forces d’occupation, il l’accueillent dans une maison aussi froide et silencieuse qu’un tombeau. Cependant, au fil des visites de von Ebrennac – qui, chaque soir, fait un court passage dans le salon et livre ses pensées à ses hôtes – ils découvrent un homme intelligent, sensible et sincèrement amoureux de la France. Il leur raconte sa passion pour la musique et la culture en général, sa conviction profonde que de cette guerre va naître un rapprochement des peuples. L’oncle et la nièce gardent le silence mais sont troublés par cet homme qui leur parle sans attendre de retour de leur part, qui comprend et approuve même leur résistance silencieuse…

Par Olivier Bitoun – le 29 octobre 2010

Bande annonce

Ciné-club en baie diffuse « LES BIENHEUREUX » film de Sofia Djama (2017) avec Sami Bouajila, Nadia Kaci, Faouzi Bensaïdi vendredi 15 mars 20h30 à la salle des fêtes de Carolles (45 rue Division Leclerc)

Scénario & réalisation : Sofia Djama. Photographie : Pierre Aïm. Montage : Production : Patrick Quinet. Avec Salima Abada, Sami Bouajila, Nadia Kaci, Faouzi Bensaïdi, Adam Bessa… 1 h 47.

La critique par Jacques Morice

Alger, une nuit de 2008. Chronique d’une ville sensuelle et oppressante, ce beau premier film met au jour les blessures laissées par la guerre civile.

Une façon de faire corps avec Alger. D’embrasser du regard son histoire récente et sa géographie, de les arpenter, de les enlacer. Ainsi commence-t-on par flâner dans une ruelle pentue, en compagnie d’Amal (Nadia Kaci), une prof d’université, mère altière d’un grand garçon qui glande pas mal. Le père, lui, Samir (Sami Bouajila), est gyné­cologue. Avec son épouse, il s’apprête à aller au restaurant fêter leur vingtième anniversaire de mariage. Un beau couple d’intellectuels, bien assorti, encore complice et tendre, quoi­que… Pointe un malaise, mais on est encore dans le non-dit.

En prenant son temps, le premier film courageux et libre, fortement autobiographique, de Sofia Djama nous conduit, peu à peu, vers les confiden­ces et les discussions animées. Nous som­mes en 2008. La guerre civile qui a déchiré le pays avec ses atrocités est loin, mais elle a laissé des blessures qui ne cicatrisent pas. Entre-temps, le poids de la religion s’est accru, au grand dam d’Amal et de Samir, qui ont milité ­naguère pour une Algérie laïque et ­démocratique. Leur fils et ses amis, eux, semblent davantage s’en accommoder, même s’ils fument et font la fête. L’un d’eux, qui a décidé de se faire tatouer une sourate sur le dos, est un croyant fougueux mais version « taqwacore » (du punk hardcore en rapport avec l’islam et sa culture)… De la fin de journée jusqu’au bout d’une nuit émaillée d’euphorie et de déconvenues, on suit en alternance tous ces personnages. Amal et Samir, dans leur dérive frustrante le long de la mer pour trouver un restaurant qui leur con­vienne. Les jeunes, dans leur virée au fin fond de la ville, à l’intérieur d’une cave bouillonnante, variante locale de l’underground. Les Bienheureux tient, donc, de la chronique sobrement élégante. Où la tension, légère au début, s’amplifie. Où la sensation d’un piège, d’une chape de plomb pèse de plus en plus. La ville est sensuelle, mais chaotique et oppressante, et certains cherchent à se soustraire à son étreinte.

Les femmes sont les plus lucides. Amal, mais aussi et surtout la très jeune Feriel (Lyna Khoudri, toute d’aplomb et de volupté), qui s’affirme, façonne son indépendance en suivant son propre chemin. Elle a des coups de cafard, bien sûr, qu’elle tente d’apaiser auprès d’un flic secret, mélancolique — ami, amant, ange gardien, on ne sait trop. Mais c’est elle clairement qui marche vers le soleil, elle qui est la moins engluée dans le ressassement. C’est d’elle que s’inspire directement Amal quand elle tire enfin le rideau sur les remords pour pouvoir vivre pleinement le présent. Le film se termine à l’aube, autant dire sur un nouveau jour et ses promesses.

Après deux courts métrages, la jeune cinéaste algérienne Sofia Djama passe au long avec un film qui n’est pas sans rappeler le récent « Razzia » du Franco-Marocain Nabil Ayouch. Elle aussi choisit la structure du film choral pour évoquer la société algérienne contemporaine. Si elle se replonge dix ans en arrière, c’est pour mettre en lumière ce moment de basculement qui a abouti à l’enlisement actuel de son pays.

A travers ses personnages représentants plusieurs générations, la cinéaste filme le doute, voire l’abattement, face au triomphe de la religion dans l’espace public (et ce malgré la défaite des islamistes durant la guerre civile). Sofia Djama signe en effet un portrait désenchanté de l’Algérie. Refusant d’arrondir les angles, elle ose un film courageux qui montre à quoi la résignation a mené aujourd’hui, dans un pays toujours dirigé par Abdelaziz Bouteflika, président-momie accroché au pouvoir depuis 1999. Lequel a plongé son pays dans une inertie qui empêche son peuple de rêver à une société meilleure… « Les bienheureux », c’est justement cette génération d’avant la guerre civile, celle qui a bénéficié d’une certaine liberté après l’indépendance et qui doit aujourd’hui tirer un trait sur ses idéaux face à l’islamisation de la société algérienne.

Très bien réalisé, bénéficiant d’une très belle photographie – notamment dans sa description de la nuit algéroise et des fantômes qui l’habitent -, « Les bienheureux » n’est pas exempt d’imperfections, ainsi dans sa narration. Mais ce premier film témoigne chez Sofia Djama d’un talent prometteur et d’une voix singulière et critique dans le cinéma maghrébin contemporain. Comme Kaouther Ben Hania (la réalisatrice de « La belle et la meute ») ou Leyla Bouzid (« A peine j’ouvre les yeux ») peuvent l’être côté tunisien.

Pour son premier long métrage film, LES BIENHEUREUX, la réalisatrice Sofia Djama explore les conséquences de la guerre civile qui a endeuillé l’Algérie de 1991 à 2002.

Certains films sont une porte d’entrée sur la dure réalité de l’histoire par la puissance des émotions qu’ils suscitent, la profondeur de l’analyse multiple qu’ils offrent au public et l’effort intellectuel de contextualisation qu’ils demandent au spectateur. LES BIENHEUREUX est indéniablement de ceux là.

La force du film, véritable plongée dans l’après-guerre civile, est de ne rien montrer de cette “Décennie Noire”, mais de suggérer les dégâts de la tragédie à travers plusieurs personnages emblématiques. Ils représentent les différentes facettes de l’Algérie meurtrie. La réalisatrice fait ainsi partager au spectateur le quotidien et les interrogations du couple de notables formé par Samir (Sami Bouajila) et Amal (Nadia Kaci). Les deux amis étudiants de leur fils Fahim (Amine Lansari) évoluent aussi dans ce cercle:  Feriel (Lyna Khoudri) et Reda (Adam Bessa).

Sofia Djama, rencontrée au Festival International du Film d’Histoire de Pessac, s’est inspiré de sa nouvelle Un verre de trop, publiée il y a quelques années. Elle a d’ailleurs trouvé “très agréable de trahir formellement son propre objet littéraire” en inventant d’autres personnages, tels celui de Fahim ou du Commissaire de police. Les conversations avec sa famille ou ses amis de son âge et plus âgés lui ont permis d’alimenter les dialogues écrits d’une traite.

Photo du film LES BIENHEUREUX

Le contexte historique a son importance pour la réalisatrice. Elle situe LES BIENHEUREUX en 2008 à Alger, le jour de l’attentat de l’École de gendarmerie qui avait fait de nombreux morts. Elle montre les barrages, la ville en état d’urgence et l’insécurité qui y règne. Les grèves et les coupures d’électricité sont monnaie courante. En revendiquant un “film urbain, dans une ville qui enferme ses personnages comme dans une souricière et dont la topographie rythme la topographie intérieure de mes personnages”, Sofia Djama rend aussi un magnifique hommage à la ville d’Alger. Les déambulations des personnages, de jour comme de nuit, reflètent en effet leurs doutes comme leurs certitudes. Chacun d’entre eux est à un moment clé de sa vie. Mais tous ne sont pas conscients qu’en un jour et une nuit, beaucoup de choses vont être remises en question.

Censé célébrer ses vingt années de mariage, le couple bat pourtant de l’aile. Samir et Amal se sont éloignés, comme cela arrive à de nombreux couples, mais en plus, pour eux, “la politique et l’histoire de leur pays sont entrées dans leur intimité”. Samir a des projets d’investissements dans une clinique privée, quand Amal, qui n’a plus d’espoir en son pays, rêve de donner une chance à son fils de poursuivre ses études en France. Fahim est comme ses deux amis: il écoute de la musique rock, fume des joints. Mais ils doivent faire avec les contrôles policiers permanents et les restrictions de liberté, notamment pour les femmes.

“LES BIENHEUREUX dresse un portrait puissant et émouvant de l’Algérie meurtrie par une guerre civile qui a eu de graves conséquences, y compris sur l’identité algérienne d’aujourdhui.”

Car LES BIENHEUREUX offre un versant ô combien résistant et féministe, notamment grâce au personnage de Feriel. Le film interroge aussi sur la quête de la spiritualité, grâce au personnage de Reda, dans ce monde dans lequel les fondamentalistes semblent prompts à se saisir du désœuvrement de la jeunesse et du vide culturel. La réalisatrice en profite d’ailleurs pour dénoncer les risques d’une “bigoterie, qui remplit la peur et l’angoisse de la société et institutionnalise, voire sacralise, l’ignorance”.

Il ressort de LES BIENHEUREUX une grande authenticité. Elle  provient d’abord du formidable jeu d’acteurs de Sami Bouajila et de Nadia Kaci, dont les échanges procurent d’intenses émotions. Mais aussi sans doute du fait que certains jeunes acteurs font leurs premiers pas à l’écran. La Mostra de Venise a ainsi décerné à Lyna Khoudri le Prix d’interprétation féminine de la Compétition Orizzonti. De même, l’Académie des César a présélectionné aux Révélations la jeune actrice, ainsi que Adam Bessa. Ce naturel est aussi renforcé par le basculement spontané et musical entre les deux langues employées: tantôt le français, tantôt le dialecte algérois. La réalisatrice a “beaucoup travaillé sur la phonétique et réparé certains accents en post-synchronisation”. Elle assume tout à fait le côté “United Maghreb” de son film, puisque Sami Bouajila est d’origine tunisienne et d’autres acteurs sont marocains ou algériens ne parlant pas le dialecte.

Photo du film LES BIENHEUREUX

Sofia Djama parvient très bien à tenir le spectateur en haleine jusqu’au bout. Pourtant, la réalisatrice ne livre volontairement pas d’emblée toutes les clés du passé, parfois tragique, de ses personnages. Elle préfère offrir au spectateur les pièces du puzzle au compte-goutte. Mais elle le trouble aussi avec des liens entre certains personnages insuffisamment explicites, tels ceux qui unissent Feriel et le Commissaire. C’est un peu frustrant, mais elle juge “suffisant de dire qu’il y a eu une guerre civile et de montrer des gens abîmés”. Elle espère ainsi que “même si des choses échappent au spectateur, il sera traversé par les émotions et pourra toujours s’y intéresser après avoir vu le film”.

Car LES BIENHEUREUX interroge subtilement sur la façon dont chacun survit et se reconstruit après une telle guerre. La peur diffuse n’est pas évoquée, mais pourtant respire par tous les pores de la peau des personnages. Le mot massacre n’est pas prononcé, mais pourtant omniprésent. Grâce à ses personnages forts, LES BIENHEUREUX dresse donc un portrait puissant et émouvant de l’Algérie meurtrie par une guerre civile qui a eu de graves conséquences, y compris sur l’identité algérienne d’aujourdhui.

Sylvie-Noëlle

Film annonce

Le ciné-club en baie de Carolles diffuse « Femmes femmes » de Paul Vecchiali (1974) Vendredi 15 février 20h30 Salle des fêtes de Carolles (45 rue Division Leclerc)

Réalisateur
Acteurs
Sonia Saviange Sonia
Hélène Surgère Hélène
Michel Delahaye le médecin
Noël Simsolo Ferdinand
Michel Duchaussoy Lucien
Liza Braconnier la veuve de Julien
Claire Versane l’épicière
Charles Level le livreur
Henri Courseaux Antonin
Jean-Claude Guiguet le courtier

 Synopsis

Pour une comédienne, jouer s’avère une nécessité, même si la gloire ne viendra plus. Elles sont deux, Hélène et Sonia, à partager le même appartement et les mêmes rêves. Hélène a renoncé au métier tandis que Sonia court le cachet. Entourées d’un petit monde farfelu ou malheureux, les deux femmes entretiennent entre elles des rapports de complicité parfois haineuse où le théâtre a toujours sa part, chacune étant le public de sa partenaire. Film légendaire, adoubé par Pasolini qui a dirigé le tandem d’actrices dans Salo ou les 120 journées de Sodome, Femmes, femmes fait éclater l’amour de Paul Vecchiali pour les femmes, le théâtre, la vie.

« Dans le magnifique Femmes, femmes (1974), Paul Vecchiali transforme un appartement de Paris en une scène de théâtre. Pendant deux heures, deux comédiennes ratées (incarnées par deux actrices géniales, Hélène Surgère et Sonia Saviange) refont et défont le monde, se déchirent et se réconcilient. C’est un flot de paroles pathétiques et sublimes, folles et lucides, comiques et tragiques, que Vecchiali filme en plans-séquences à la Ophuls et ponctue de chansons à la Demy, dans un noir et blanc hérité du muet. Le champagne bu à longueur de scènes provoque autant l’euphorie que la nostalgie. Derrière la tendresse affichée, l’amertume de l’échec. Et derrière les éclats de rire, la tentation du désespoir.“

Sandrine Douhaire, Télérama

“Femmes Femmes” (1974) est l’œuvre la plus connue, reposant sur les facéties et l’immense complicité de son duo d’actrices, également comédiennes dans le film : Hélène Surgère et Sonia Saviange. L’idée géniale, tient à priori du sacrilège : que deviennent les actrices, une fois déchues, et que leur première jeunesse est fanée ? Surmontent-elles leur dépendance au luxe, au narcissisme, à la comédie ? Comment s’accommodent-elles de cet enterrement anticipé : mises au placard et à l’oubli ? L’une surmonte son oisiveté en la noyant dans le champagne ; l’autre, sa fausse jumelle, en commettant de mauvais dramatiques pour la télévision, lorsqu’elle ne s’adonne pas goulûment au rouge. Et toutes deux font de leur appartement un théâtre permanent, sans plus de discernement quant à la réalité et au jeu. C’est la somme des deux addictions qui se joue dans leur huis-clos domestique, avec en marge quelques escapades chez les voisins de paliers, comme autant de dépendances scéniques avec, au gré des étages, un jeune dandy narcissique qui en aura pour son compte (Noël Simsolo), et une vieille dame, qui n’en a plus elle, pour très longtemps. Espiègleries, roueries, régressions infantiles, mises en scène boulevardières du quotidien le moins flatteur, et surtout, le caveau à l’horizon.

Peu à peu, le délire (tremblant) s’immisce dans la représentation, gagnée par la folie des deux actrices recluses. La mixité des deux registres, folie douce et pathologie, donne à “Femmes Femmes” sa puissance tonitruante : la dérision jusqu’au-boutiste est aussi un manifeste d’empathie, une déclaration d’amour non voilée à toutes les grandes actrices disparues des écrans, à leur glamour irréel (le pôle mythique de Surgère) autant qu’à leur réalité plus prosaïque (Saviange, encore combattante). Par la radicalité de ses partis-pris – l’économie de séquences étirée allant jusqu’au bout des scènes, durée pesée ; le noir et blanc ; l’atmosphère claustrophobe –, le film est une épreuve, mais il s’endure dans l’humour et dans le charme, aussi euphorisant que glaçant, comme une redescente après une ivresse trop joyeuse. Opus populaire et “expérimental” à la fois (dans la mesure où son dispositif renvoie à une idée très précise, traitée avec beaucoup de cohérence formelle, mais laissant la place à des développements improvisés et à une spontanéité de jeu), le film transmet aussi l’humour insouciant de son tournage, reflétant les limites et la gracieuse inventivité d’un artisanat porté par l’urgence.

Par : Noël Simsolo, Paul Vecchiali

Bande annonce

 

Ciné-club en baie présente le vingtième film de Robert Guédiguian « LA VILLA » Diffusion le Vendredi 18 Janvier 2019, 20h30 à la salle des fêtes de Carolles

 

Avant de vous faire partager l’analyse de tous les critiques , le bureau et son président vous souhaitent de bonnes fêtes de fin d’année.

 Son vingtième long-métrage se déroule comme souvent à Marseille, dans la Calanque de Méjean. Le réalisateur y retrouve ses acteurs fétiches et raconte ses histoires de toujours sur la famille, la nostalgie, la lutte sociale.

Synopsis et Analyse « La Villa »

C’est une villa qui surplombe la mer. Autour de la demeure, dans la lumière d’hiver, s’étalent un petit port de pêche, des commerces abandonnés et des maisons aux portes closes. La Villa, le vingtième film de Robert Guédiguian commence comme une histoire de famille, sa famille – sa fidèle troupe d’acteurs – puis s’élargit, au fur et à mesure, pour devenir une réflexion politique vaste et amère.

Victime d’une attaque, le père n’attend plus rien de la vie. Ses trois enfants, une fille et deux fils qui n’ont plus grand-chose en commun, se retrouvent pour le veiller. «Ces retrouvailles ont lieu à l’ombre de la mort, explique Le Monde (…). Autant dire que les comptes, de chacun avec sa propre conscience et de tous avec tous, se règlent ici au bord de l’abîme, mais avec une délicatesse et une complexité qui nous évitent l’accablement du jeu de massacre. Au contraire, tout ici est touchant, proche, humain.»

Une sensibilité qui a conquis Jean-Sébastien Chauvin des Cahiers du Cinéma. «On est frappé, dès le prologue, par la précision et l’économie narrative qui noue le récit en quelques plans. Et qui fait tomber une émotion profonde, comme une chape, qui ne quittera plus le film», écrit-il. Un avis partagé par Positif: «(…) le risque du mélodrame, le goût de la fable morale, certes, mais aussi la justesse des émotions, la liberté narrative et formelle. C’est peut-être [le] film [de Robert Guédiguian] le plus maîtrisé et le moins formaté (…).»

Un film noir mais bienveillant

Si le film est sensible, cela se fait à rebours de sa propre noirceur. «Le soleil est bien noir, ici, explique Télérama , C’est une lumière d’hiver, de crépuscule qui règne sur ce théâtre à ciel ouvert. Du Tchekhov méridional, si l’on veut. Où l’on blague encore, mais ‘‘au bord du précipice », comme le dit Joseph. Les réponses apportées sont provisoires: une fois n’est pas coutume chez le cinéaste, la fin reste ouverte. Malgré la mélancolie ambiante, des espoirs subsistent: l’amour de l’art et de la poésie (on déclame du Claudel!). L’amour tout court… Et puis il y a la mer, ses dorades et ses poulpes qui nous rappellent que l’antique palpite encore… Tout n’est pas perdu».

Le film est traversé par une mélancolie en sourdine, triste, bilan d’une génération qui ne sait plus bien quoi faire de ses idéaux. «Comment rester fidèle à l’héritage de lutte et à l’idéal de justice qu’incarnait cet homme? Comment ne pas les trahir dans la jungle renouvelée et triomphante de l’économie libérale? Comment tenir encore sur la nécessité, chaque jour piétinée, de la solidarité et du bien commun? (…) Simplement, ce vingtième long-métrage – à l’instar de Marius et Jeannette (1997) qui en cristallisa une sorte de moment parfait – occupe dans la partition de l’œuvre un sommet. Sommet, tout à la fois de noirceur, de lyrisme, d’économie de moyens», explique encore Le Monde .

Une certaine idée de fin du monde traverse le film. Il se heurte au mur de la tragédie de notre siècle. «Et sur cette rive confinée d’une Méditerranée où chaque jour se noient des centaines de migrants, l’actualité dramatique débarque clandestinement. Celle des réfugiés qui cherchent un refuge. (…) L’humble bienveillance qui baigne la fin de ce conte moral se substitue au constat en demi-teinte que dresse Robert Guédiguian. Les militants sont fatigués. Leurs luttes ont-elles servi à quelque chose?», se demande ainsi le journal La Croix .

Mélange des thématiques

La famille, la nostalgie, le deuil, le conflit de génération, l’amour, l’immigration… Guédiguian invite dans cette Villa tous ces thèmes de prédilection. Les critiques sont séduits par ce «cinéma humaniste, bienveillant et nostalgique», comme le décrit le JDD . «Robert Guédiguian (…) mélange beaucoup d’ingrédients mais il les dose avec une telle justesse, un tel équilibre, qu’il réussit l’une de ses plus belles partitions», estime d’ailleurs Le Parisien.

Le journaliste de l’Obs , préfère de son côté, s’appesantir sur le thème du désœuvrement d’une génération en mal avec son temps: «La Villa est un adieu aux utopies, l’œuvre-bilan d’un artiste habité par les valeurs de la gauche prolétarienne, se sachant dépassé par le monde tel qu’il va. Réalisateur inégal et volontiers didactique, Robert Guédiguian touche juste.»

«Dans ses vieux filets de pêche brillent des éclats d’avenir et quelques sanglots.»

Libération

Un avis que partage totalement Première. «C’est l’un des Guédiguian les plus puissants et saisissants vus depuis longtemps, estime le mensuel (…).Tout semble d’entrée de jeu plombé par la mélancolie, l’inertie, une tristesse incommensurable. L’idée, ici, est de faire le bilan d’une génération – les baby-boomers incarnés par Ariane Ascaride, Gérard Meylan et Jean-Pierre Darroussin. (…) Mais le discours semble cette fois-ci porté par quelque chose de plus profond et enfoui, comme un écho mythologique, un souffle tragique venu du fond des temps.»

«Le communisme maritime de Guédiguian a plus que jamais les atours de la rêverie et les contours du réel, renchérit Libération , entre la mer et la scène. (…) Dans ses vieux filets de pêche brillent des éclats d’avenir et quelques sanglots.»

Le site àVoiràLire est plus mesuré: «Entre nostalgie et résignation, l’évocation inégale mais touchante d’une époque révolue.» Seul nuage dans ce grand soleil d’hiver, Nathalie Simon, du Figaro, estime le film «interminable» et regrette que «le contenu de près de deux heures» manque de sobriété. Avant d’ajouter: «On a l’impression que le cinéaste marseillais embrasse tous les sujets qui le préoccupent. La fratrie, les origines, l’amour et l’usure des sentiments, l’incertitude de l’avenir, le poids du passé, jusqu’à l’immigration et le terrorisme.» Pour notre consœur, la nostalgie n’est plus ce qu’elle était…

https://www.franceinter.fr/personnes/robert-guediguian

La bande annonce

 

Ciné-club en baie diffuse LE DÉPART de Jerzy Skolimowski exceptionnellement le vendredi 14 décembre 20h30 à la salle des fêtes de Carolles

Synopsis

A 19 ans, chaque heure est comme un départ vers l’inconnu. Marc a cet âge-là. Il est garçon coiffeur mais rêve de devenir pilote de rallye. Une course importante débute dans deux jours et il veut s’aligner au départ, mais il ne possède même pas de voiture et espère pouvoir piloter la Porsche de son patron. Malheureusement, ce projet tombe à l’eau. Marc n’a plus que 48 heures pour trouver un véhicule. Avec son amie Michèle, il va tout tenter pour se procurer une voiture, ou de l’argent pour en louer une. Parcourant les rues de Bruxelles, les deux jeunes gens font des rencontres étonnantes et vivent quelques aventures inattendues..

Film annonce

Les liens : http://www.dvdclassik.com/critique/le-depart-skolimowski

https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_D%C3%A9part_(film

https://www.cineclubdecaen.com/realisat/skolimowski/skolimowski.htm

Ciné-club en baie présente « Les Petites Fugues » film suisse de Yves Yersin.Grand Prix d’Interprétation pour Michel Robin Locarno 1979 et Prix Œcuménique Locarno 1979. Diffusion le vendredi 16 Novembre à 20h30,salle des fêtes de Carolles(45 rue Division Leclerc)

L’art de la fugue à Mobylette

Le cinéma suisse ne se limite pas à Alain Tanner ou Claude Goretta. En 1979, le jeune Yves Yersin prenait la clé des champs avec le joliment titré les Petites fugues. Ce film délicieusement nonchalant s’attache à Pipe, un vieil ouvrier agricole du canton de Vaud (Michel Robin, dans son plus beau rôle) qui, au bout de trente ans de dur labeur chez le même patron, s’achète une mobylette et part à la découverte du monde. Point de départ de scènes burlesques ­ l’apprentissage douloureux du «vèlau» ­ et poétiques ­ Pipe découvrant le Mont-Blanc à bord d’un hélico. L’initiation tardive de Pipe aura des répercussions sur tous les habitants de la ferme: le fils veut moderniser l’exploitation et la fille se rebelle contre l’autorité du père. Au final, un petit bijou de chronique rurale.

Près de quarante ans après, le charme des Petites Fugues reste intact. Il doit beaucoup à l’étonnante présence comique de Michel Robin, qui évoque autant le burlesque de Tati que le physique hors norme de Michel Simon. L’apprentissage de la conduite par Pipe, sa virée très alcoolisée lors d’une course de motocross sont irrésistibles. Le film est tout aussi réussi dans ses moments plus contemplatifs : Yves Yersin, brillant documentariste de formation, filme alors le quotidien de la ferme dans un style naturaliste ou s’autorise, au contraire, de belles parenthèses poétiques. Quand Pipe parvient enfin à dompter son « vélo », la caméra décolle du bitume pour prendre de la hauteur. Comme un envol vers la liberté…

 Samuel Douhaire

La bande-annonce

                                                       Yves Yersin Réalisateur

Yves Yersin né le 4 octobre 1942 est un réalisateur, producteur de TV suisse, connu notamment pour son long métrage Les petites fugues et la mise en image du spectacle Zouc à Bobino.
Spécialisé au départ dans la photographie de publicité, puis formé au métier de cameraman, Yves Yersin réalisera de nombreux documentaires ethnologiques. Son long métrage Les petites fugues, coproduction franco-suisse lui apportera une certaine renommée dans le milieu cinématographique.
Yves Yersin a donc moins de quarante ans au moment du tournage des Petites fugues et pourtant un long passé documentariste « de l’espèce la plus rare : celle des ethnographes-poètes. Pas de froids entomologistes armés d’une caméra et d’un Nagra mais des vivants filmant d’autres vivants et pour qui ce n’est pas de capter à tout prix qui compte mais de comprendre. » (Michel Bujot, Les Nouvelles Littéraires 1979)
 
 

Ciné-club en baie présente un film de Henri Colpi « Une aussi longue absence » Scénario et dialogues de Marguerite Duras Palme d’Or Festival de Cannes 1961 et Prix Louis Delluc .Diffusion le vendredi 19 octobre 20h30 salle des fêtes de Carolles. Suivi de l’intervention de Marie-Christine Delaunay (Psychiatre)

Suite à un changement de programmation indépendant de notre volonté, le ciné-club en baie vous informe d’un changement de programme pour le mois d’octobre. Le film prévu « Un Femme Douce » de Robert Bresson ne pouvant être diffusé, il sera remplacer par « Une aussi longue absence de Henri Colpi. Nous vous prions de nous excuser et nous vous remercions de votre compréhension                                             Réalisé par HENRI COLPI
Avec Alida Valli, Georges Wilson, Charles Blavette, Amédée, Paul Faivre

Durée : 1h34. – Genre : Drame
Sortie nationale le 03/02/2016 – En salle depuis le 20 juillet 2016

Synopsis

Depuis la disparition de son mari, déporté par les Allemands en 1944, Thérèse Langlois tient seule son café à Puteaux. un clochard passe régulièrement devant le café et thérèse, après quelques hésitations reconnaît formellement son mari, déclaré mort depuis quinze ans…
Mais ce clochard est amnésique, et malgré les efforts de Thérèse, il ne la reconnaît pas plus qu’il ne reconnaît les membres supposés de sa famille qu’elle va faire venir à Puteaux.Il a perdu la mémoire de tout ce qui précède son réveil dans un champ allemand, après une évasion probable d’un camp de concentration. Il ne se souvient d’aucun élément de son passé d’avant ce réveil.
Il n’a qu’une mémoire, celle de la musique, de la musique italienne d’opéra, mais ignore d’où cette mémoire lui vient.

Liens  http://www.larampecinema.com/histoire-du-cinema/60-annee-1960/20-audrey-chiari.html

Critique lors de la sortie en salle le 29/09/2012

Par Pierre Murat

| Genre : comédie dramatique.

A partir d’un fait divers, sur des dialogues magnifiques de Marguerite Duras, Henri Colpi, monteur d’Alain Resnais, a réalisé un film envoûtant et musical sur la mémoire. La femme cherche inlassablement à faire retrouver des bribes de souvenirs à cet homme qui n’en a plus, effrayé de la soudaine attention qu’on lui porte. Déchirante réflexion sur le doute et sur l’espoir obstiné d’une femme, au-delà de la logique, à la frontière de la déraison. Impossible d’oublier Alida Valli et Georges Wilson écoutant un air d’opéra, dans le café désert, devant un juke-box qui, soudain, prend des airs de scène de théâtre miniature. La chanson Trois Petites Notes de musique, écrite par Colpi et Delerue, créée par Cora Vaucaire, reprise par Juliette Gréco et Yves Montand, est devenue un classique.

Bande annonce

 

 

 

En ouverture de sa 6ème édition ciné-club en baie présente « Seule dans la nuit un film de Terence Young avec Audrey Hepburn »Vendredi 21 Septembre 20h30.Salle des fêtes de Carolles.

Afin de renouveler votre carte d’adhésion, saison 2018/2019 les membres du bureau seront présents à la salle des fêtes de Carolles (45 rue Division Leclerc) dès 20h00

Synopsis

A l’aéroport de New York, Lisa, un jeune mannequin, se voit contrainte de confier une poupée remplie d’héroïne à Sam Hendrix, un photographe, qui ignore bien entendu le contenu du jouet. Lisa espère ainsi tromper les trafiquants pour lesquels elle travaille depuis quelque temps. Mais Roat, le chef du gang, découvre rapidement le stratagème. Il assassine Lisa et contraint Mike Talman et Carlino, ses acolytes, à faire disparaître le corps. Puis, ayant retrouvé la trace de Sam Hendrix et compris qu’il détenait toujours le précieux objet, Roat et ses complices se rendent chez lui. Ils ne trouvent que Susy, sa femme, une aveugle. Profitant de son handicap, ils lui font croire que son mari la trompe et qu’il est compromis dans le meurtre de sa maîtresse. Les truands se mettent alors à fouiller la maison, à la recherche de la poupée…

Critique

Par Anne Dessuant

| Genre : huis clos.

Susy est aveugle, et, comme elle a perdu la vue depuis moins d’un an, elle a souvent peur quand elle se retrouve seule : un cendrier qui prend feu et la voilà paniquée, impuissante, réduite à néant.

Par un sombre concours de circonstances, elle se trouve en possession d’une poupée bourrée d’héroïne. Plusieurs malfrats sont à sa recherche. Son mari est envoyé à l’autre bout de la ville pour un rendez-vous d’affaires fictif : Susy, seule, reçoit la visite de plusieurs inconnus, faux inspecteur de police et vrai méchant, et les événements s’affolent…

Terence Young ne renie jamais l’héritage théâtral de son film (le scénario est adapté d’une pièce de Frederick Knott, ­déjà auteur de Le crime était presque parfait et de La Corde), il en fait un usage totalement cinématographique en jouant avec la topographie du lieu unique, un appartement en entresol, fermé, presque aveugle lui aussi. Les personnages fouillent dans toutes les pièces, se cachent, vont et viennent sans cesse et permettent au spectateur d’enregistrer les lieux. La scène finale, partie de cache-cache partiellement tournée dans l’obscurité, atteint alors un paroxysme terrifiant. Les rôles s’inversent à volonté : l’héroïne est aveugle, le tueur, non ; elle a les yeux écarquillés, il porte de petites lunettes noires même dans le noir. Aucune certitude ne dure très longtemps, aucune feinte n’est définitive. L’obscurité est tour à tour inquiétante et salvatrice — la faible lumière d’un frigo peut être fatale. Audrey Hepburn, vulnérable, fait de son handicap une arme redoutable face à un tueur cabotin et sinistre.

Il est très insolite de retrouver Audrey Hepburn dans un thriller angoissant. Le film remplit assez bien le cahier des charges du thriller et reste un excellent divertissement, notamment grâce à une atmosphère unique et une interprétation magistrale.

Adapté d’une pièce à succès de Frederick Knott, le scénario paraît simple mais le début est assez complexe. Quelque peu lent, le début instaure les bases de l’histoire peu évidentes à comprendre, il faut une demie-heure pour bien tout saisir. Ensuite le scénario use de beaucoup d’ingéniosités et la structure narrative est sans reproche. L’enquête menée par Susy pour comprendre la situation dans laquelle elle se trouve est très intéressante à suivre et jamais ennuyeuse, même si le rythme diminue à certains moments. Le spectateur est tenu en haleine et veut aider la femme et surtout, ce qui est le plus intéressant à mes yeux, c’est de voir comment une aveugle va procéder pour comprendre cette situation inédite. Pour cela, elle use d’ingéniosités, toutes dignes d’intérêt. La montée en tension est progressive jusqu’à aboutir à une fin haletante, à la manière de Charade, même si l’issue finale reste sans surprise ce qui n’est pas obligatoirement un défaut. L’intérêt du film n’est pas de voir si elle va arriver à se sauver mais comment ou de quelles manières elle va y arriver. La progression est lente et tortueuse, comme la musique de Mancini. Alors que l’écran est noir et que le spectateur devient aveugle comme Susy et son ravisseur, seuls les bruits sont percevables. D’ailleurs, à l’époque, les responsables des cinémas éteignaient graduellement l’éclairage lors des 12 dernières minutes du film, au fur et à mesure que Susy casse les ampoules. Son handicap va alors devenir un avantage. La mise en scène est théâtrale. Les personnages entrent et sortent de l’appartement, sans tout de même que le film devienne une pièce de théâtre, à la manière de La corde et Le crime était presque parfais, réalisés par Hitchcock qui sont d’ailleurs adaptés des pièces de Knott. L’appartement entresol fermé est presque aveugle lui-aussi. Il y a peu de pièces, de façon qu’il y ait peu d’endroits pour se cacher, et donc peu d’issues pour Susy. Elle est interprétée magistralement bien par une actrice fantastique, Audrey Hepburn, qui contribue grandement au charme du film et prouve encore qu’elle est une des plus grandes actrices, capable de jouer n’importe quel rôle, allant du comique au tragique. Audrey Hepburn a fréquenté une école pour aveugles et porté des lentilles pendant le tournage afin de rendre son regard moins expressif. Les autres acteurs, Alan Arkin et Richard Crenna, livrent une bonne prestation.

Film Annonce

 

The Blues Brothers le film écrit et réalisés par John Landis et Dan Aykroyd avec John Belushi et Dan Aykroyd au ciné-club en baie de Carolles.Vendredi 22 Juin à 20h30

Synopsis

Jake et Elwood Blues veulent reformer leur groupe de rhythm’n’blues et donner des concerts afin de gagner les 5000 dollars nécessaires à la survie de l’orphelinat de leur enfance, menacé de fermeture par le fisc. Leur projet s’annonce difficile à réaliser. Poursuivis par la police, une bande de néonazis, des musiciens et une femme mystérieuse, animée d’une rancune tenace, les Blues Brothers se trouvent mêlés à des aventures plus rocambolesques les unes que les autres. Grâce à leurs facéties, ils parviennent toujours à s’en sortir sans trop de problèmes. Mais les catastrophes pleuvent de tous côtés et les voilà bientôt submergés par les événements qui s’accumulent…

La société Universal Studios, qui avait gagné la guerre des enchères qui s’était développée pour acquérir les droits du film, espérait profiter de la popularité de John Belushi dans le sillage de l’émission Saturday Night Live, de la comédie « Animal House » (1978) et du succès musical des Blues Brothers. Cependant, elle s’est vite trouvée incapable de contrôler les coûts de production. Le début du tournage a été retardé, car Dan Aykroyd, débutant scénariste, a pris six mois pour livrer un script très long et peu conventionnel, que John Landis a dû réécrire avant de démarrer la production. Cette dernière a commencé sans budget final défini. Sur place, à Chicago, les fêtes et l’usage de drogues de John Belushi, ont causé des retards prolongés et coûteux qui, avec les courses-poursuites destructrices de voiture, comme on peut le constater à l’écran, ont fait que le film final fut l’une des comédies les plus chères jamais produites.

« The Blues Brothers » est finalement paru aux États-Unis le 20 juin 1980 et a obtenu des commentaires généralement positifs de la part de la critique. Le film a rapporté près de 5 millions de dollars lors de son week-end de lancement et a finalement engrangé plus 115 millions de dollars de recette mondiale pour un budget de 30 millions de dollars. Il est devenu un film culte, un classique, probablement renforcé par la disparition de John Belushi en 1982.

Les deux personnages principaux représentent pleinement deux habitants des villes bouillantes avec son lot de pauvreté et de misère sociale. Deux personnes ayant un cynisme total avec une vision du monde particulièrement simpliste et étroite. Cette désinvolture s’intègre parfaitement dans les autres éléments du film. Cependant, il y a de la place, au milieu du carnage et du chaos, pour une quantité surprenante de grâce, d’humour et de fantaisie. De plus, avec le temps, on a pu constater que le film a relancé les carrières de presque tous les musiciens qui y apparaissent. Ce métrage, au moment de sa sortie, fut probablement le meilleur film musical depuis longtemps.

Ciné-club en baie diffuse le dernier film de Aki Kaurismäki « l’Autre Côté de l’Espoir » Vendredi 18 Mai 20h30 à la salle des fêtes de Carolles

                             Tout l’espoir du monde dans un film

Synopsis

     On retrouve dans ce grand film, L’autre côté de l’espoir, tout ce qui fait partie du style si attachant de d’Aki Kaurimäki : un comique décalé qui met à plat le tragique des histoires racontées en les vidant de tout pathétisme et de toute complaisance ; un burlesque minoré par l’absence de pirouettes esthétiques ou d’une signature surlignée ; une indolence poétique qui rend le récit empathique, tant cet univers pouvait facilement glisser dans le je-m’en-foutisme. La mise en scène, à l’élégance un peu rude, dans une tendresse faussement aride, fusionne minimalisme et mélodrame pour décrire de façon poignante le malheur des hommes et des femmes, la cruauté sociale et bureaucratique et l’altérité inaliénable de personnages en quête de bonheur.

Il est difficile de ne pas être ému – voire jusqu’aux larmes – par le destin des personnages du film. Fâcheux destin certes, mais qui débouche sur un optimisme aussi extraordinaire qu’inattendu, car basé sur une générosité fondamentale, qui n’a pas encore été écorchée par la violence et les coups bas auxquels cèdent certains. En fait, il y a deux destins qui se rejoignent dans une série de saynètes minutieusement mises en scène. Un : celui de Wikström, qui décide de tout abandonner, son emploi de représentant de commerce de chemises et sa femme alcoolique ; il vendra tout, jouera son argent et gagnera le gros lot qu’il investira dans l’achat d’une brasserie miteuse. Et l’autre : celui de Khaled, qui a fui la guerre en Syrie et qui verra sa demande de réfugié refusée. Mais il faudra attendre près de trente minutes avant que le migrant entre en scène et que le propos diégétique sur l’immigration se déploie, le cinéaste finlandais nous introduisant ainsi longuement à celui qui aidera Khaled dans ses démarches, en lui trouvant un lieu pour crécher, l’employant dans son restaurant, le protégeant des voyous nazis et de la police : Wikström. Le réalisateur fait se rencontrer deux pauvres hères qui sont dans la même situation malgré leurs énormes différences de caractère et de sensibilité : ils cherchent à changer leur vie. Ils sont les deux faces d’un même miroir : celui de la déréliction.

Entre l’épouvantable réalité et l’éclairant désir de voir ses personnages survivre à leurs malheurs, le cinéaste fait entrer le monde d’aujourd’hui dans une Finlande très nostalgique (vêtements et décors des années 1950, argent en ancien mark finnois, etc.). Il va à l’essentiel avec une économie de moyens qui confond : mise en scène sèche, gestes rares, paroles minimales, plans dépouillés, montage sans plans de coupe. On est proche de l’ascèse, et pourtant on est dans une comédie dramatique (on sourit ou on rit presque à chaque scène). Kaurismäki, c’est du Dreyer mâtiné de Tati.

Le réalisateur prend le monde tel qu’il est et se transforme; il ne le condamne jamais. Il faut sauver les gens et même les animaux, comme ce petit chien qui trouve un gîte au restaurant malgré la consigne du propriétaire, et qui est lui aussi un réfugié comme Khaled. Kaurismäki est un démocrate : il valorise ses personnages, même s’ils ne sont pas constamment honnêtes, et il les soustrait au mépris et à la condescendance. Il ne fait d’aucun d’eux un archétype, car il décadre et recadre constamment leurs actions et leurs sentiments, retournant sans cesse leurs affects. La justesse de son film a tout à voir avec la bonté, la bienveillance, la solidarité, qui sont la richesse des pauvres et des démunis, comme de tous ces exilés qui essayent de trouve une terre d’accueil. La dureté du monde (il y a la guerre, la famine, la misère, l’exploitation, etc.) est atténuée par l’humour, la musique, les chansons (et il y en a de nombreuses ici, et elles sont merveilleuses), que le réalisateur utilise souvent dans ses films pour élaborer un petit théâtre brechtien inestimable. Dans cette fable sur le monde contemporain, le sombre devient lumineux, comme en fait foi l’apparition miraculeuse au dernier plan du petit chien qu’on croyait perdu, avec un Khaled qu’on croyait mort. Tout à coup, nous voilà touché en plein cœur. L’autre côté de l’espoir est un film formidable.

Par André Roy , 2017-12-15

 

 

Ciné-club en baie diffuse « ULZHAN » un film de Volker Schlöndorff. Vendredi 20 Avril à 20h30.Salle des fêtes de Carolles

Avec Philippe Torreton, Ayana Yesmagambetova, David Bennen

  Synopsis

 

Suite à une tragédie personnelle, Charles n’a plus qu’un seul voeux : disparaître. Une fois franchie la frontière du Kazakhstan, il est  happé par les steppes sans fin d’Asie centrale et les légendes de ce pays mystérieux. A l’aide d’un fragment de carte antique il semble  à la recherche d’un trésor. Mais il tente seulement de sauver son âme.  Ulzhan l’a compris dès qu’elle a posé ses yeux sur lui….

Philippe Torreton campe un étranger dévasté par un malheur personnel, qui va faire dans la solitude de la steppe une expérience profonde de la vie, au-delà du désespoir qui le pousse à rechercher la mort. Une aventure intime que Schlöndorff élargit en un vaste poème visuel sur une  nature où les hommes ont laissé la trace des goulags ou des centres nucléaires, mais qui les dépasse par sa splendeur infinie.

Marie- Noëlle Tranchant, Le figaroscope 23 avril 2007

film annonce

http://films.blog.lemonde.fr/2010/02/24/ulzhan/

http://www.iletaitunefoislecinema.com/critique/1902/ulzhan

 

 

Ciné-club en baie présente en séance spécial un ciné-concert. Projection film « Le Cameraman » réalisé en 1928 par Buster Keaton et Edward Sedgwick , illustré par une partition musicale de Luc Paillard. Tarif unique 5€

 

Synopsis

À New York, Luke est photographe et réalise des tintypes. Dans un mouvement de foule, il tombe amoureux d’une femme qui s’appelle Sally : il la suit et constate qu’elle travaille auprès de la MGM dans le service des nouvelles. Tout comme Stagg, qui par ailleurs flirte avec la jeune femme, il veut devenir cameraman et achète à cet effet une vieille caméra d’occasion.

Sally lui indique en cachette qu’il va y avoir des évènements à filmer dans Chinatown. Luke s’y rend, contraint sur le trajet de recueillir, à la suite d’un accident, un petit singe, puis filme la fête ainsi que la guerre des gangs qui s’ensuit tout en échappant aux chinois qui le prennent à partie et veulent le tuer. De retour à la MGM, il semble que Luke n’ait pas mis de pellicule vierge dans la caméra et n’ait donc pas ramené d’images, il est ridiculisé et démissionne de la MGM.

Il ne se décourage pas pour autant : le lendemain il va filmer une course de bateaux à laquelle Sally et Stagg assistent également. Leur bateau chavire et Sally risque sa vie au milieu des eaux, menacée par le bateau qui tourne sur lui-même sans pilote. Stagg sauve sa peau pendant que Luke, alors sur la rive en train de filmer, va porter secours à Sally. Un malentendu laisse croire à celle-ci que c’est Stagg qui l’a sauvée, et ce dernier en profite. Par inadvertance, Luke se rend compte que le singe avait caché une bobine de film.

Les responsables des nouvelles de la MGM, en présence des très amoureux Sally et Stagg, prennent connaissance d’un film envoyé par Luke : on peut d’abord y voir d’excellentes images des combats de rue entre chinois, puis l’accident de Sally et Stagg ainsi que le sauvetage de celle-ci par Luke, car le singe avait continué à filmer la scène. Sally quitte Stagg puis se jette dans les bras de Luke qui est engagé à la MGM.

 

Dernier chef-d’œuvre de Buster Keaton avant l’arrivée du cinéma parlant, et lointain cousin de L’Homme à la caméra (1929) de Dziga Vertov, L’Opérateur interroge l’essence du geste cinématographique en suivant les péripéties burlesques d’un jeune photographe dont le rêve est de devenir cameraman. Alors que, dans Sherlock Junior (1924), Keaton s’amusait à brouiller les frontières entre la salle et l’écran, son attention porte cette fois sur le dispositif de prise de vue et sur les relations trompeuses que l’image entretient avec le monde réel.

Film Annonce

Ciné-club en baie diffuse un film réalisé par Claire Denis « Un Beau Soleil Intérieur » Avec Juliette Binoche, Xavier Beauvois, Philippe Katerine. Prix du cinéma européen de la meilleure actrice

  Dans le film de Claire ­Denis, Juliette Binoche incarne de façon inspirée une artiste à la vie sentimentale agitée.

« L’amoureux ne cesse de courir dans sa tête, d’entreprendre de nouvelles démarches et d’intriguer contre lui-même. Son discours n’existe jamais que par bouffées de langage, qui lui viennent au gré de circonstances infimes, aléatoires. » En feuilletant les Fragments d’un discours amoureux, de Roland Barthes, on tombe sur ces mots qui disent, précisément, la jubilation que procure le nouveau film de Claire Denis.

Cannes 2017 : « Un beau soleil intérieur », un astre triste, entouré d’une constellation d’acteurs

A la source de ce film, la proposition d’un producteur, Olivier Delbosc, faite à Claire Denis d’adapter Fragments d’un discours amoureux, de Roland Barthes, bel essai fragmenté et chapitré de 1977, qui évoque la folie magnifique et la subversion insensée de l’état amoureux. Ten­tation de Claire Denis (rien de ce qui touche au désir n’est étranger à son cinéma), puis doute, puis refus catégorique des ayants droit. L’affaire étant réglée de ce côté, elle rebondit d’un autre, à travers l’association de la cinéaste et de la romancière Christine Angot dans l’écriture d’un film qui s’inspire, assez drôlement, de leurs expériences malheureuses dans ledit domaine amoureux. Ainsi naît ce Beau soleil intérieur, qui dame légèrement le pion à un projet de science-fiction avec Robert Pattinson, long à mettre en œuvre, et ramène Claire Denis sous les sunlights quatre ans après Les Salauds, film amer, mal reçu, qui aura laissé des traces.

Le résultat de cette genèse à la fois sinueuse et impromptue est une passionnante et, rapportée au cinéma de Claire Denis, surprenante expérience cinématographique, qui tout à la fois emporte quelque chose de l’approche diaprée, immersive et fragmentaire de Barthes du sentiment amoureux, exfiltre l’incisive et ironique noirceur d’Angot sur le même chapitre, déporte enfin le cinéma fiévreux et tellurique de Claire Denis du côté de la comédie sentimentale dépressive et discursive, quelque part entre Woody Allen et Chantal Akerman.

A la recherche de l’amour véritable

L’opération prend la forme d’une rutilante constellation d’acteurs, tous excellents, tous se prêtant avec grâce aux coupes cruelles des deux laborantines en chef, tous tournant à titres variés et en durées inégales autour d’un astre triste qu’incarne, de manière particulièrement bien sentie, avec un quelque chose de sensuellement relâché, Juliette Binoche.

Quinquagénaire un peu paumée, très à fleur de peau, divorcée avec enfant, à la recherche de l’amour véritable, Isabelle, artiste peintre, navigue à vue dans une sociologie et une ­topographie parisiennes qui semblent vouées à ne fabriquer que du même. Bars, appartements, maisons de campagne (dans le Perche ou le Lot), théâtres, galeries, restaurants, commerces de bouche. Aussi bien passe-t-elle d’un amant l’autre comme un bateau glisse, au risque de se briser, entre un chapelet d’écueils. ­Xavier Beauvois y pose, avec une gourmande nonchalance, en banquier marié et goujat offreur de fleurs (« J’arrive du Brésil, j’ai une envie folle de te niquer »). Philippe Katerine est le voisin sympa et déprimé qui maraude en bob et cabas à la poissonnerie Secretan, tentant à chaque fois le plan « invitation au pied levé » sans y croire une seconde, en quoi sa ­lucidité l’honore.

Ici, le langage ne sert plus à définir ou à conquérir, il est un onguent passé comme un velours sur l’âme de la souffrante

Mais encore Laurent Grévill dans le rôle de l’ex qui tente de se remettre dans la course à marche et geste forcés, Nicolas Duvauchelle dans celui de l’acteur ontologiquement incapable de s’arrêter de mettre à l’épreuve son pouvoir de séduction, et bien d’autres encore. Tous ne peuvent être cités, il y en a trop. Voici d’ailleurs le côté « labo­ratoire » de la mise en scène : l’enchaînement ininterrompu des expériences, le dérèglement invasif du discours amou­reux, le principe marabout-de-ficelle qui gouverne le désir de l’héroïne, les lamentables petites agonies qui ­systématiquement en résultent.

 

Pour contredire enfin les esprits chagrins qui s’en réjouiraient, cette épopée du désenchantement mène droit à une scène d’essence surréelle et radieuse, au cours de laquelle Isabelle consulte en la personne délicate de Gérard Depardieu, dans une partition infiniment douce et évasive, un voyant. Ici, le langage ne sert plus à définir ou à conquérir, il est un onguent passé comme un velours sur l’âme de la souffrante, une pommade messianique annonçant la venue d’une « nouvelle personne » et, comme le film est fini, on aura la politesse de ne rien penser de mal de cette croyance qui se veut promesse. Scène d’anthologie, assurément, du cinéma français, petite merveille atmosphérique façon « beau soleil intérieur ».

 

Ciné-club en baie démarre l’année 2018 par un film Israëlien de Yaelle Kayam « Mountain », titre original « Ha’har ». Diffusion Vendredi 19 Janvier à 20h30

Synopsis

Une femme pieuse, Tzvia, âgée de trente ans, vit avec son mari et leurs quatre enfants dans le cimetière juif situé sur le Mont des Oliviers à Jérusalem, histoire d’assurer une présence hébraïque sur les lieux. Une nuit, en marchant dans les allées du cimetière, Tzvia est témoin des ébats d’un couple, et cette vision la bouleverse, effleurant tous ses désirs refoulés jusque-là. Tzvia prend pour habitude de venir tous les soirs suivants pour assister à ce spectacle jusqu’au jour où un groupe de trafiquants et une prostituée la repèrent et la poursuivent. A sa grande surprise, elle est exposée à une scène sexuelle troublante. Agité par cette image, elle commence à explorer ce nouveau domaine de la montagne, tout en essayant de garder un visage normal pendant sa routine de jour. Mais ses nouvelles relations secrètes contribuent non seulement à sa turbulence intérieure, l’amenant à prendre une décision qui a des conséquences de grande envergure.

Adjacent à la vieille ville de Jérusalem se profile le Mont des Oliviers, qui abrite le plus ancien cimetière juif du monde. Au milieu des pierres tombales blanches se trouve une petite maison en pierre, la seule résidence sur les terrains du cimetière. C’est cette première caractéristique que la cinéaste israélienne Yaelle Kayam a choisi de mettre en valeur, a travers de nombreuses séquences qui suivent Tzvia déambulant dans les allées, entre les tombes. Ce jeu visuel de symétries, mis en valeur par une magnifique luminosité, séduit dès la séquence d’ouverture. Cet endroit superbe et aux fortes résonances historiques, semble visuellement propice comme décor pour cette histoire de la lutte d’une jeune femme à se trouver et peut-être se libérer.

Shani Klein joue une femme orthodoxe qui vit avec son mari Reuven , professeur à la synagogue (Avshalom Pollak). Subtilement, la réalisatrice esquisse des tentatives de rompre l’isolement et le carcan tant religieux que marital de cette femme délaissée à travers des irruptions de vies extérieures dans ce quotidien si règlementé. Quand cette femme marche dans les sentiers étroits entre les pierres tombales, l’irruption des conversations anodines se fait doucement avec les touristes et le jardinier palestinien. Mais Reuven accentue de plus en plus sa distance avec elle, et sa solitude insupportable la conduit finalement à marcher dans le cimetière alors que mari et enfants dorment. On saisit la dimension du tabou, de la frontière franchie.

Moutain nous plonge dans les rythmes et les questions de la vie intérieure et extérieure de cette femme, nous attirant avec ses images magnifiquement composées et nous enveloppant dans une succession de détails sonores: les enfants qui rient, le vrombissement des moteurs sur le parking des autocars de tourisme, le bruit régulier du balayage, les cloches de l’église qui se mettent à carillonner, l’appel à la prière du muezzin, les prières juives, et surtout le silence.

« La beauté du film tient à son contexte topographique – le désert minéral que constitue l’alignement de pierres tombales –, mais aussi à son caractère cyclique. On revoit sans cesse les mêmes scènes routinières: départ des bambins à l’école et du mari à la yeshiva, activités ménagères. Peu à peu, la régularité métronomique se fissure. L’héroïne transgresse les règles, sort la nuit et épie les prostituées qui rôdent dans le cimetière. Un processus inexorable s’engage, dont la teneur du climax sera laissée à l’appréciation du spectateur. Élégante manière de clore une fable politiquement et moralement cinglante. »

                                                                                                                          Shani Klein

Yaelle Kayam

Née en 1979 à Tel Aviv, Yaelle Kayam suit des études cinématographiques au Victorian College of the Arts de Melbourne, en Australie, et à l’école de cinéma et télévision Sam-Spiegel de Jérusalem. Diploma (2009), son court métrage de fin d’études, est sélectionné dans de nombreux festivals internationaux. Mountain est son premier long métrage.

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http://www.tribunejuive.info/cinema/le-regard-dor-du-festival-de-films-de-fribourg-a-lisraelienne-yaelle-kayam

 

 

Ciné-club en baie rend un hommage à Jerry Lewis, diffusion vendredi 15 Décembre à 20h30, son second long métrage « Le Tombeur de ces Dames ». Interprétés par Jerry Lewis , Kathleen Freeman, Helen Traubel et George Raft (1961)

     Synopsis

Entre hilarité et angoisse, clownerie et sophistication, Jerry Lewis parle de l’homo americanus dans tous ses films et dans Le Tombeur de ces dames (The Ladies Man, 1961) en particulier. Quand l’obsession sexuelle conduit à la castration et à l’impuissance…

Un universitaire est victime d’un choc émotionnel violent. Le jour de la remise de son diplôme, il découvre l’infidélité de sa fiancée et jure de ne plus jamais faire confiance à une femme. Sa misogynie le plonge dans un délire qui lui rend insupportable la moindre présence féminine. Un jour, à la suite d’un malentendu, il est engagé comme homme à tout faire dans… un pensionnat de jeunes filles. Seul élément masculin dans un univers clos peuplé de créatures affriolantes en quête d’un mari, il va devoir affronter ses phobies et tenter de surmonter son traumatisme.

Deuxième long métrage de Jerry Lewis, Le Tombeur de ces dames est l’affirmation, jusqu’à l’exhibitionnisme, des ambitions et des audaces du clown transformé en cinéaste démiurge. Lewis est le dernier représentant d’une tradition du music-hall (le film est construit selon le principe d’épisodes comiques autonomes) mais aussi un artiste moderne, en phase avec les bouleversements formels des années 60, au sein même du divertissement hollywoodien. Ainsi, le décor du pensionnat est l’objet d’un effet de distanciation : il s’agit d’une maison de poupées géante coupée en deux dont chaque pièce est explorée par la caméra dans un plan virtuose. Le travail sur la couleur place aussi le film aux confins de l’expérimentation, comme en témoigne la fameuse scène onirique de la femme vampire, silhouette noire émergeant d’une chambre blanche. Mais Lewis ne se contente pas d’utiliser la machinerie des studios comme un luxueux jouet. Son film dessine le profil psychanalytique de l’homme américain, et envisage les rapports entre les hommes et les femmes, faussés par le culte de la séduction et de la beauté, sous la forme d’un cauchemar agressif et clinquant. Un chef-d’œuvre.

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Portrait de Jerry Lewis cinéaste
ou L’inquiétant comique pathologique...

Le génie de Jerry Lewis en 6 coups d’éclat

Ciné-club en baie présente « Les Délices de Tokyo » (2015) un film Japonais de Naomi KAWASE Vendredi 17 Novembre 20h30 Salle des fêtes de Carolles

Après le très beau «Still the Water», le nouveau film de Naomi Kawase «Les Délices de Tokyo» est peut-être son meilleur. Attachée à sa ville natale de Nara et aux zones naturelles du Japon – campagne, forêts, îles et rivages – propices à ses méditations shintoïstes sur le rapport entre l’homme et le monde, elle délaisse pour la première fois les scénarios originaux pour adapter un roman de Durian Sukegawa auréolé d’un grand succès de librairie, et installe sa caméra dans une petite gargote tokyoïte dans laquelle Sentaro, un gérant alcoolique et revenu de tout cuisine sans conviction des « dorayakis » (crêpes fourrées aux haricots rouges confis) pour les étudiants et quelques habitués du quartier. Jusqu’au jour où une vieille dame, Tokue, insiste pour travailler à ses côtés. Il découvre ses fabuleux talents culinaires, et en particulier son art de la fabrication de la pâte « An » formée à partir de haricots rouges (« azuki ») pour fourrer les pancakes.

          Synopsis

Installé dans une petite cahute, en plein coeur de Tokyo, Sentaro vend des dorayakis, des pâtisseries traditionnelles japonaises, constituées de deux pancakes fourrés d’une pâte confite de haricots rouges. Parmi ses clients réguliers, la jeune Wakana, lycéenne, égaie ses journées solitaires. Mais tout bascule quand un jour, Tokue, une dame de 76 ans, propose à Sentaro ses services de cuisinière. D’abord réticent, l’homme finit par accepter de l’embaucher. Bien lui en prend, la recette de la sympathique vieille dame, aussi simple qu’inimitable, connaît très rapidement un vif succès et fait de l’échoppe un rendez-vous incontournable… Sentaro et Tokue sont deux parias de la société, l’un a connu la prison et s’est endetté à vie, noyant sa tristesse dans l’alcool, l’autre, portant les stigmates de la lèpre, vit à l’écart du monde avec ses semblables, victime des préjugés dans un sanatorium… On l’aura compris  «Les Délices de Tokyo» est un film bouleversant, l’histoire d’une rencontre et d’une amitié insolites qui débouche sur une réflexion sur la beauté et le mystère de la vie.

Tokue confectionne des dorayaki particulièrement délicieux pour les petites crêpes et les haricots rouges confits qui les fourrent. Mais elle est bien vieille (76 ans), bien fragile, bien mal fichue, avec ses deux mains recroquevillées. Sentaro accepte de l’embaucher, mais Tokue impose sa recette, exigeante, longue. Les clients affluent, en redemandent. Wakana et Tokue discutent.

Mais la présence active de Tokue pose problème : la déformation de ses mains, son adresse, tout indique que c’est une ancienne lépreuse, et la propriétaire exige qu’elle parte. Sentaro boit trop, pour oublier. Tokue le remplace une journée entière. La rumeur se répand, la clientèle fuit. Sentaro a pris ce travail alimentaire pour rembourser de grosses dettes : il doit donc obéir. Il lui demande de rentrer chez elle, elle ne reviendra pas. Rien ne s’arrange pour autant.

Enfant unique, pas heureuse chez sa mère, Wakana fugue, avec son canari, et cherche à le placer chez Sentaro, ou chez Tokue. Un bus les dépose à l’entrée du sanatorium, de l’ancienne léproserie, un monde à part, comme un ancien village oublié, zone interdite, rempli de grands arbres, et de vieilles personnes, qui rient, travaillent. Dans une salle commune, qui ressemble à un salon de thé, ils rencontrent Tokue, fatiguée mais heureuse de les revoir, qui leur présente sa vieille amie, aux mains bien plus déformées, experte en gâteaux occidentaux et en pâte de haricots rouges salés aux algues. Tokue remercie Sentaro du temps passé ensemble à la boutique.

Sentaro, qui se sent coupable de ne pas avoir su protéger Tokue, travaille à l’élaboration de nouveaux gâteaux avec Wakana, lorsque la propriétaire apparaît, l’informant que la boutique va être modifiée pour désormais vendre en plus des okonomiyaki faits par son neveu, qui sera le futur patron. Sentaro explique à Tokue dans une lettre comment il en est arrivé à vendre des dorayaki, mais lorsqu’il va lui apporter la lettre avec Wakana, il découvre qu’elle est morte trois jours plus tôt d’une pneumonie. Tokue lui lègue son équipement de cuisine, ainsi qu’une cassette audio d’adieu.

Wakana, en tenue d’écolière, passe devant la boutique en travaux, sans Sentaro, qui a installé son stand dans un parc à l’occasion de hanami, où il s’époumone, avec le sourire, à vendre ses dorayaki.

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Autre lien

Critique

Les nouveaux délices du cinéma de Naomi Kawase

« AN » de Naomi Kawase

Film annonce

Ciné-club en baie diffuse vendredi 20 Octobre, 20h30 salle des fêtes de Carolles « Propriété Interdite »(titre original) « This Property Is Condemned » film réalisé par Sydney Pollack (1966) D’après la pièce de Tennesse Williams.

Dobson, une petite ville du Mississippi, dans les années trente. Au bord d’une voie ferrée désaffectée, la petite Willie raconte l’histoire de sa soeur Alva… Tout a commencé avec l’arrivée d’Owen Legate dans la pension de famille de Hazel Starr, un soir de fête. Il y remarque Alva, la fille aînée de Mrs Starr, une splendide jeune fille que convoitent bien des hommes, dont J.-J. Nichols, l’amant d’Hazel.

Ayant grandi sans père dans cette ville de cheminots, sous la coupe d’une mère autoritaire, Alva s’est réfugiée dans un monde à elle, fait d’illusions. Owen est séduit par cette belle rêveuse, mais la réalité sociale est là : il est venu licencier des cheminots, tâche plutôt impopulaire. De plus, Hazel Starr veut voir sa fille conclure un riche mariage avec Mr. Johnson, un quinquagénaire peu séduisant.

Un soir, après qu’Owen ait été rossé par des ouvriers mécontents, Alva, bouleversée, se donne à lui; il lui demande de le suivre à la Nouvelle-Orléans. Quand Hazel transmet le prétendu refus d’Alva, Owen le met sur le compte du caractère instable de la jeune fille et part sans la laisser s’expliquer.

Sous la pression de sa mère, Alva, désabusée, accepte de dîner avec Johnson, puis, ivre, demande à Nichols de l’épouser sur-le-champ, ce qu’il fait. Au petit matin, Alva le vole et part pour la Nouvelle Orléans. Elle y découvre enfin une certaine liberté.

Elle rejoint Owen et se met en ménage avec lui. Mais Hazet retrouve sa trace et vient révéler à Owen le mariage et le vol qui a suivi. Devant sa stupeur, Alva fuit, éperdue sous la pluie. Willie achève son histoire: Alva est morte tuberculeuse et la maison des Starr est désormais condamnée.

Aprè Trente minutes de sursis son premier film, oeuvre de commande qui lui a permis de quitter télévision, Sydney Pollack réalise ce film bien plus personnel que prévu et, à l’origine, destiné à John Huston.

C’est le premier des films de Sydney pollack tournés avec Robert Redford : c’est aussi le premier film dans lequel il décrit l’Amérique d’aujourd’hui en la filmant au passé. Pollack ne traite pas des genres, mais des thèmes : le rêve américain, l’illusion et la recherche du bonheur.

Adoptant un point de vue « oblique », comme il l’a dit lui-même, il part à la recherche du temps perdu, en quête d’une Amérique disparue : ici celle des années 20 et de la crise dans comme celle des années 30 et de la dépression, avec ses salles de bal et ses marathons de danse dans On achève bien les chevaux ; celle des années 50 et du maccarthysme, avec sa chasse aux sorcières et Hollywood dans Nos plus belles années ; celle de Nixon et du Watergate, où la politique-fiction est aisément dépassée par la réalité, dans Les trois jours du condor.

Bande Annonce

En ouverture de la 5ème saison 2017/2018. Ciné-club en baie présente « l’Argent de la vieille » un film de Luigi Comencini .Vendredi 15 Septembre à 20h30

Titre original (Lo Scopone Scientifico).
Avec : Alberto Sordi (Peppino), Silvana Mangano (Antonia), Joseph Cotten (George), Bette Davis (la Millionnaire)
Durée : 1h58
1972

A Rome, Peppino et Antonia habitent avec leurs quatre enfants un bidonville. Tous les ans, une vieille milliardaire américaine, qui fait le tour du monde en assouvissant sa passion des cartes en jouant avec des indigènes très pauvres, vient habiter avec son chauffeur (et ancien amant), George, une somptueuse villa sise à proximité. Fanatique du « Scopone Scientifico », un très ancien et populaire jeu de cartes italien, elle joue avec Peppino et Antonia à qui elle « prête » lors de la première partie un million, qu’elle regagne toujours. Peppino, Antonia, leurs enfants et toute la bourgade vivent passionnément ces parties en rêvant de plumer la vieille.

Cette année, Peppino et Antonia après avoir gagné perdent la première partie. Le lendemain soir, ils perdent leur million et proposent de jouer dix mille lires qu’ils n’ont pas et en perdent trente mille. Ils doivent emprunter un peu partout.

La troisième partie s’engage. Peppino et Antonia gagnent sept millions ; la vieille ayant eu une attaque, ils rentrent chez eux avec leurs gains. Mais elle les rappelle.

Peppino est désemparé. En pleine nuit, la quatrième partie commence. L’enjeu : les sept millions d’un coup. La vieille perd quatorze millions, puis vingt-huit, puis cinquante-six. Peppino veut s’en aller. Antonia l’oblige à rester. La vieille ressemble à un cadavre. Elle perd cent douze, puis deux cent vingt-quatre millions. Peppino joue une mauvaise carte : quatre-cent quarante huit millions s’en vont en fumée.

Antonia fond en larmes et décide de prendre comme partenaire Richetto, un joueur professionnel et play-boy des faubourgs, amoureux d’elle. Les habitants du bidonville lui confient leurs économies. Mais Richetto perd tout : sa réputation, l’argent de la collecte, sa voiture, sa montre, sa bague, un demi-milliard et trois cent mille lires d’Antonia qu’elle n’a pas. Le bidonville est sens dessus dessous.

Peppino pardonne à Antonia, puis hypothèque la baraque pour payer la dette à la vieille qui repart le jour même. A l’aéroport, comme ils l’avaient espéré, elle refuse leur argent, mais Peppino ayant fait mine de protester, la vieille lui propose de le jouer aux cartes. Elle gagne.

Cleopatra, leur aînée, fille triste et taciturne mais lucide de quatorze ans, offre alors à la vieille un bouquet de fleurs et un gâteau qu’elle a préparé et dans lequel elle a mis de la mort-aux-rats. La vieille mangera-t-elle le gâteau ?

Extrait de la bande annonce

Ciné-club en baie clôture sa saison par une comédie musicale de Vincente Minnelli « Tous en scène » ( The band Wagon) avec Fred Astaire et Cyd Charisse

   Synopsis

Tony Hunter, idole d’hier, revient à New York. En débarquant à la gare, il croit que les journalistes sont venus l’accueillir, mais ceux-ci sont là pour Ava Gardner ! Tony se rend compte qu’on l’a oublié. Cependant, deux vieux amis l’attendent : Lily et Ted Marton qui écrivent ensemble des comédies musicales. Les deux auteurs ont un projet : une comédie dans laquelle un romancier de policiers et de livres pour enfants mélange les genres. Mais Jeffrey Cordova, le metteur en scène, transforme le sujet qui devient une sorte de « Faust ». Les trois amis vont à la recherche d’acteurs : ils rencontrent Gabrielle Gerard, une danseuse, mais elle se dispute aussitôt avec Tony : il est trop vieux ! Quant à lui, il la trouve prétentieuse et trop grande. Cordova parvient cependant à réconcilier les partenaires.

Les répétitions commencent, et les ennuis aussi : disputes entre Gabrielle et Tony, puis entre Lily et Ted, enfin de tous avec Cordova. Tony abandonne. Dépêchée par le metteur en scène, Gabrielle rejoint Tony chez lui et le persuade de revenir.

La première est un désastre. Après la représentation, la troupe organise malgré tout une petite fête. Les comédiens décident de remonter la pièce et de confier la mise en scène à Tony. Après une tournée en province pour roder le spectacle, la première a lieu à New York : c’est un triomphe. Tony reconquiert sa gloire de jadis. Et lors de la petite réunion organisée par le personnel du théâtre, Gabrielle lui avoue son amour.

analyse de Jacques Lourcelles : dictionnaire du cinéma.

Minnelli ne cherche ici nullement à révolutionner la structure ou le contenu de la comédie musicale. Au contraire, The band wagon représente l’apogée de la forme la plus traditionnelle du genre, celle qui est basée sur la préparation d’un spectacle et naquit avec les débuts du parlant. Mais il l’enrichit de l’intérieur en y introduisant les thèmes du vieillissement, de l’échec et du nécessaire renouvellement, qu’il traite avec une émotion très discrète, un humour dynamique et presque cinglant. Se renouveler ce n’est pas afficher des ambitions extravagantes, mélanger les genres, saper systématiquement les vieilles traditions (au passage Minnelli égratigne l’avant-gardisme de Broadway). C’est, par un retour aux sources qui exige humilité et courage, rénover, revitaliser de l’intérieur son domaine et son propre talent. C’est aussi comme l’a dit Mamoulian à propos d’Astaire « améliorer la perfection ».

Tous les numéros dansés de The band Wagon sont passés dans la légende du genre : le solo d’Astaire « Shine on your shoes » devant les machines de foire de Broadway, le duo » dancing in the dark » avec Cyd Charisse dans le jardin derrière lequel se profilent les gratte-ciel éclairés , ou bien « Triplets », numéro burlesque où Astaire, Buchanan et Nanette Fabray apparaissent par un habile et simple trucage en bébés (les acteurs dansent à genoux, leurs genoux enserrés dans des bottes de cuirs prolongés par des chaussons d’enfants).

Le ballet final de treize minutes « Girl hunt, a murder mystery in jazz », évocation satyrique de l’univers de la série noire où Cyd Charisse apparaît en blonde puis en brune est avec celui d’Un Américain à Paris et de Chantons sous la pluie le plus célèbre morceau de bravoure de la comédie musicale hollywoodienne. Quant à la chanson « That’s Entertainment » (qui donna son titre aux anthologies de la MGM) elle fut écrite spécialement pour le film en une demi-heure par Dietz et Schwartz. Elle contient toute la philosophie du genre et mérite d’être mise en exergue à l’ensemble des musicals Metro.

 

 

Diffusion au ciné-club en baie du film de Sam Peckinpah « Le Guet-Apens » 1972. Avec Steve Mc Queen, Ali Mc Graw et Ben Johnson. Vendredi 19 mai à 20h30

   Synopsis

Guet-apens scelle les retrouvailles de Peckinpah avec Steve McQueen, qu’il avait dirigé quelques mois plus tôt dans Junior Bonner, le dernier bagarreur sur le monde du rodéo.

Guet-apens est l’adaptation d’un roman de Jim Thompson publié en France en 1959 sous le titre « Le lien conjugal » dans la collection « série noire » de Gallimard. C’est le premier scénario du débutant Walter Hill, d’une efficacité remarquable même s’il trahit ouvertement le roman de Thompson.

Calibré comme un excellent film de casse doublé de l’équipée sauvage d’un couple de malfaiteurs poursuivi par le crime organisé et en particulier un ancien complice lancé à ses trousses, Guet-apens ne se contente pas d’être un catalogue de morceaux de bravoure réglés par Peckinpah, au meilleur de sa période formaliste et en pleine maîtrise de ses effets de montage et de ralentis. Le film regorge de scènes d’action très réussies comme le braquage de la banque, la poursuite d’un voleur dans une gare ou le règlement de compte final dans un hôtel miteux d’El Paso où McQueen élimine un à un les assaillants. Guet-apens bénéficie aussi de la présence inoubliable d’Al Lettieri en gangster psychopathe et vindicatif. Cet acteur au physique patibulaire fut abonné aux rôles de brutes et de sadiques dans les années 70 (Le Parrain, Don Angelo est mort, Mr. Majestyk…) avant de mourir prématurément en 1975.

Au-delà de ses grandes qualités de mise en scène, ce qui rend Guet-apens vraiment passionnant concerne l’étude du couple formé par Steve McQueen et Ali MacGraw, avec de curieux effets de mise en abyme. On sait que le tournage marqua le début de leur liaison passionnelle et orageuse, et il semblerait que dans une scène Ali MacGraw a réellement peur de McQueen lorsqu’il lève la main sur elle. Au début du film Doc McCoy (Steve McQueen) est emprisonné depuis quatre ans dans un pénitencier du Texas. Le générique magistral fait comprendre au spectateur grâce au rythme du montage et la musique de Quincy Jones, superposée aux bruits de la prison, que Doc McCoy ne peut plus supporter l’enfermement et la séparation d’avec sa femme, la belle Carol (Ali MacGraw) : le générique se termine par McQueen dans sa minuscule cellule détruisant compulsivement la maquette de pont qu’il avait construite avec méticulosité. Mister Cool perd son sang-froid dès les premières minutes du film. Il demande à Carol d’aller voir Benyon (l’acteur fordien Ben Johnson), un truand notoire mais qui est aussi un homme puissant et influent, pour lui dire qu’il se met à son service à condition de le faire sortir du trou sans plus tarder (sa demande de libération anticipée vient d’être refusée.)
Si tout se passe comme prévu, Peckinpah laisse planer le doute dans l’esprit de Doc et du spectateur : Carol a-t-elle couché avec Benyon pour permettre à son mari de sortir de taule ? Lorsque Doc la remercie, elle lui répond « c’était un plaisir. » L’a-t-elle fait, et surtout, a-t-elle joui ?
Les retrouvailles émues du couple sont assombries par cette zone de mystère, plus perturbantes que les nombreuses morts violentes qui vont suivre. Cette zone de mystère, « continent noir » disait Freud, c’est la femme et sa sexualité, au cœur de nombreux films de la modernité et de la postmodernité à laquelle l’œuvre de Peckinpah se rattache. Certes Peckinpah n’est pas Antonioni, et on a souvent relevé, à juste titre, le machisme du cinéaste de La Horde sauvage, la récurrence gênante de scènes de viol dans ses films, comme si la relation à la femme passait avant tout par la violence, le mépris et l’incompréhension. Ceci dit, Peckinpah a réalisé deux films sans concessions sur le couple : Les Chiens de paille et Guet-apens, marqués du sceau du doute et de la duplicité, et certains de ses plus beaux films proposent des personnages de femmes émouvantes et fortes, comme Un nommé Cable Hogue et Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia.
Guet-apens est aussi une histoire d’amour et il ne faut pas négliger le romantisme de Peckinpah. L’argument trivial de la trahison de Carol se double d’une interrogation plus profonde : jusqu’où une femme peut-elle aller par amour ? Sans doute plus loin qu’un homme semble être la réponse de Peckinpah. L’apogée de la crise du couple – et sa résolution – aura lieu dans une gigantesque décharge publique, lieu symbolique de la souillure et du refoulé.
A noter que la crise conjugale de nos héros trouve un contrepoint grotesque dans le film avec le couple pris en otage par Rudy (Al Lettieri) : un vétérinaire timoré et une blonde écervelée qui humiliera et trompera de manière éhontée son mari avec le viril gangster. Ce qui aurait pu être une plage récréative dans un suspens très tendu devient avec Peckinpah un épisode à l’humour cruel et misogyne. On ne se refait pas…

  Steve McQueen, Ali McGraw et Sam Peckinpah sur le tournage de Guet-Apens

Ciné-club en baie diffuse « Partition inachevée pour piano mécanique » un film Russe de Nikita Mikhalkov (1977)

Réalisateur : Nikita Mikhalkov

Scénario

Courtisée et courtisane, la veuve d’un général réunit ses amis, voisins et créanciers dans sa datcha, le temps d’un week-end ensoleillé. Derrière les jeux innocents et l’apparente insouciance de cette communauté vont peu à peu se dévoiler de pathétiques mensonges et des amours déçues…

Analyse et critique

Mikhalkov persiste dans le film en costumes avec cette adaptation attendue de Tchekhov, un auteur qu’il était appelé à rencontrer. Plus précisément, il adapte avec Alexandre Adabachian Ce fou de Platonov, une pièce de jeunesse écrite en 1878, et y ajoute des éléments tirés de trois nouvelles. Ce sera un long travail d’écriture, aboutissant à un film qu’on peut considérer comme l’une des plus fidèles retranscriptions de l’univers du dramaturge.

Partition inachevée pour piano mécanique est tourné pour un budget relativement serré, entièrement en décors naturels, dans un ancien hôtel particulier de Poutchino (au Sud de Moscou). Adabachian fait également office ici de chef décorateur. Mikhalkov ne triche pas avec l’origine théâtrale de son matériau et respecte l’unité de lieu. Sa caméra explore méticuleusement chaque recoin de la maison, confinant sa troupe dans différents espaces, créant des oppositions fructueuses entre intérieur et extérieur. On retrouve ici pleinement exploité son art de la profondeur de champ, les personnages s’inscrivant et se déplaçant toujours avec précision dans le cadre plus ou moins large des décors. Et la photographie de Lebechev capte miraculeusement les mouvements de la Nature, qu’il s’agisse de la douce chaleur du soleil ou de l’humidité de la rosée matinale.

Le film nous invite à une partie de campagne douce-amère qui annonce sans équivoque l’atmosphère bucolique de Soleil trompeur (1994). On peut imaginer sans difficulté que Mikhalkov a lui-même vécu des moments semblables dans la datcha familiale. La petite société réunie dans cet environnement nous est présentée apparemment libre de toute contrainte, ayant tout pour profiter du bonheur présent, pour se réjouir des joies simples de l’existence, entre légers marivaudages et annonce de mariage. Mais c’est une société d’hypocrites et peu à peu le vernis se craquelle. Les domestiques sont présents comme des figures classiques du théâtre. Leur relation difficile avec leurs maîtres révèle l’absurdité de leur comportement, de ces ordres donnés pareils à des caprices d’enfants. Ce huis clos champêtre confronte une quinzaine de personnages qui vont se retrouver malgré eux face à leur destin, questionnés sur les choix qu’ils ont faits et appelés à les justifier. Et de vieilles blessures de se réveiller.

Mikhalkov observe et nous fait partager ces tourments intérieurs avec une sensibilité et une tendresse dénuées de jugement ou de manichéisme. Sa mise en scène s’attarde sur les regards, seule manifestation du lien profond et silencieux qui existe entre les personnages. Le moindre champ/contrechamp semble ainsi chargé du poids de l’émotion, de la pleine vérité des êtres. Chaque personnage a sa chance pour exister à nos yeux. Le cinéaste témoigne à nouveau de ses efforts de compréhension de l’âme humaine, ne tranchant jamais, peignant des personnalités complexes qui peuvent facilement trouver un écho profond en nous. C’est dans ces instants de sincérité que la musique d’Artemiev émerge discrètement, puisant à la source du souvenir. Souvenir d’une jeunesse plus belle, encore pleine d’idéaux. Mikhalkov donne un caractère merveilleux à ces moments de vérité tragique en les plaçant sous la lueur d’une cigarette ou d’un feu d’artifice.

L’ambiance de cette campagne russe, la multitude de personnages aussi amusants qu’émouvants, la subtilité dont fait preuve le réalisateur pour évoquer l’amertume d’un amour perdu, tout concourt à faire de Partition inachevée pour piano mécanique une œuvre qui nous touche avec une force inattendue, et dont le secret de fabrication nous échappe. À ce stade, la reconnaissance de Nikita Mikhalkov a dépassé celle d’Andrei son frère, qui va bientôt poursuivre sa carrière à Hollywood. Ses films gagnent une audience de plus en plus internationale. Il reviendra à Tchekhov dix ans plus tard pour ce qui sera un encore un grand succès critique et public, Les Yeux noirs.

Ciné-club en baie diffuse « Mia Madre » un film It de Nanni Moretti. Prix du jury oecuménique au Festival de Cannes 2015

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A cheval entre le réel et le mental, l’extrême cocasserie et l’émotion la plus délicate, un des films les plus puissants de son auteur.

Le film est dédoublé. D’un côté Margherita, réalisatrice d’une cinquantaine d’années, peine à diriger son tournage, aux prises avec une star américaine qui ne sait pas se tenir, oublie son texte et se comporte parfois comme un mufle ; mais aussi avec une certaine fatigue de l’être, un découragement devant un travail dont les déceptions journalières usent lentement ses idéaux artistiques (“sois à côté du personnage”, cette belle indication de jeu qu’elle passe son temps à répéter sans se faire comprendre, jusqu’à ne plus la comprendre elle-même).

De l’autre, elle voit sa mère, professeur de latin à la retraite, approcher doucement du trépas entourée de sa famille – Margherita donc, sa propre fille Livia et son frère Giovanni (joué par Nanni Moretti), très beau personnage plein de pudeur, d’humour et d’une prévenance qui semble infinie.

Une réponse à Amour d’Haneke

Qu’est-ce qui relie ces deux versants sinon le motif du deuil ? Le deuil de l’autre, l’acceptation douloureuse de la mort de la mère, avec les phases naturelles du déni, l’envahissement progressif de la sénilité (épreuves filmées avec réserve, sans la moindre brutalité – presque une réponse à Amour d’Haneke, dont la Palme d’or avait été décernée par un jury présidé par Moretti), et d’autre part une sorte de deuil de soi-même, un deuil moral et intime, l’expression d’une lassitude existentielle qui appelle à mettre en suspens la pénibilité de la vie. Giovanni, sans en donner l’explication, a démissionné de son travail. Margherita, de son côté, semble fâchée avec son destin, a quitté son compagnon et ne trouve plus dans son métier que frustration et découragement.

Certes, il ne s’agit pas de trop thématiser Mia Madre, qui ne pousse jamais vraiment d’une seule racine et se construit, comme souvent chez Moretti, tel un composite de préoccupations qui le traversent à cet instant-là de sa vie : des préoccupations morales (à commencer par “que filmer ?”, question toujours soulevée aussi explicitement : les scènes de tournage sont passionnantes), politiques, affectives, qu’il laisse bourgeonner au long du récit.

Potentialités burlesques

Ainsi on ne saurait mieux l’aborder que par les détails, puisque ce n’est souvent que par eux que le film s’épaissit, accentue son intelligence, enrichit sa palette émotionnelle : les trois gouttes de vin que Giovanni sert à sa nièce adolescente, la rivalité qu’éprouve discrètement Margherita à l’égard de son frère quant au degré d’attention accordé à leur mère, ou encore la place du latin, ce vieux savoir à la fois érigé en tradition orale dans la famille, pratiqué comme un jeu (on fait de la version à table en se remémorant ses souvenirs d’écolier) et intériorisé comme une certaine discipline, une organisation de la pensée.

Toujours Moretti semble chercher puis trouver la note juste, et pas au sens de la vraisemblance, du naturalisme (il tire au contraire vers une certaine artificialité, notamment avec John Turturro dont il exploite à merveille les potentialités burlesques), mais au sens de ce dont la scène a exactement besoin pour trouver son équilibre, contrebalancer les personnages en présence et installer entre eux de l’enjeu.

Bienveillance suprême

A chaque séquence, Moretti renouvelle son talent fabuleux à suggérer dans l’organisation concrète des situations un débordement de l’intériorité des personnages, des évocations de rêves, d’angoisses ou de fantasmes qui prennent pourtant pied dans la stricte matérialité de la scène. Toujours ainsi à cheval entre le réel et le mental, il respecte néanmoins une discipline de cinéma d’une inflexibilité absolue, n’utilisant aucun autre langage que la grammaire simple des plans et des actions : pas une ligne de texte outrageusement littéraire, pas un seul effet d’atmosphère, on respire dans Mia Madre un air sec, sans odeur, et pourtant le film est bouleversant.

Il est comme rêvé, mais n’a jamais la texture du sommeil, alliant dureté et douceur dans un geste net, tranchant, doublé d’un regard d’une bienveillance suprême. Il ne repose que sur l’amour, que Moretti voit partout, jusque dans les personnages les plus effacés ; et sur la rigueur, celle du regard et de la pensée, qui préside indéfiniment à son travail et lui vaut toute sa splendeur.

Liens et Critiques :

http://www.avoir-alire.com/cannes-2015-mia-madre-la-critique-du-dernier-nanni-moretti
https://www.leblogducinema.com/critiques-films/critique-mia-madre-59429/
http://tempsreel.nouvelobs.com/cinema/festival-de-cannes/20150517.OBS9052/mia-madre-de-nanni-moretti-triste-drole-profondement-intelligent.html
Bande Annonce (Cannes 2015)

 

 

 

Ciné-club en baie diffuse « Angèle et Tony » film de Alix Delaporte avec Clotilde Hesme et Grégory Gadebois. César du meilleur espoir féminin, César du meilleur espoir masculin. César du meilleur premier film

angele-et-tony-affiche-02Un premier long-métrage juste et sensible, fermement ancré en Normandie et remarquablement interprété. La rencontre d’une jeune femme au bord de la désocialisation et d’un marin taiseux.

Synopsis

Angèle est une jolie jeune femme un peu perdue. Elle a un fils, Yohan, qui a été confié à ses grands-parents. Pour lui offrir la poupée soldat dont il rêve, Angèle vend son corps. Puis, par le biais d’une petite annonce, elle rencontre Tony, un marin-pêcheur. Alors que la jeune femme vient de quitter son travail à l’usine, Tony lui propose de s’installer dans la maison où il vit avec sa mère. En échange, Angèle offre à Tony la seule chose qu’elle possède : elle-même. Mais Tony la repousse, malgré le désir qu’il a pour elle. Que vient chercher cette très jolie jeune femme chez ce marin-pêcheur bourru ? Tony, lui, ne peut pas croire qu’Angèle soit là pour lui…

Le décor est crucial. Port-en-Bessin, Calvados. Falaises sur la Manche, chalutiers revenant du large, crispation sociale. La crise économique frappe l’industrie de la pêche. Incendies de cageots, affrontements avec les CRS, crâne ouvert à la matraque. Plus tard, les travailleurs en colère iront déverser des poissons devant la préfecture. Certains se retrouveront au poste. Rapports tendus sur le plan politique, atmosphère crispée dans cette famille dont le père s’est perdu en mer.

Les deux fils réagissent différemment. Tony, roc taiseux, pense à protéger sa mère d’abord. Ryan, le cadet nerveux, veut absolument envoyer des plongeurs retrouver le corps. Toute la commune vit au diapason du port. On prépare la fête de la mer, cérémonie conviviale en l’honneur des disparus. Guirlandes de fleurs aux mâts des bateaux, kermesse, écoliers déguisés avec du papier crépon.

DEUX ANS DE PRISON

Le film dépeint un autre affrontement, la préparation d’une autre liesse. Une sorcière a fait son apparition. Elle s’appelle Angèle et rechigne à dévoiler son passé. Deux ans de prison pour des motifs qui resteront obscurs, apparemment pas anodins, et une impatience à se construire une nouvelle vie, récupérer son fils chez ses grands-parents paternels. Il lui faut convaincre la justice, les services sociaux. Donner des gages d’équilibre, un job au minimum. Un mariage avec un type bien ferait bon effet.

Le type bien, Angèle l’a repéré. C’est Tony, le marin bonne pâte qui, la sentant aux abois, l’héberge, la place à la halle aux poissons, lui apprend à reconnaître une sole, une limande, un turbot. Angèle et Tony semblent trop disparates pour vieillir ensemble. Elle, belle fille qui n’a pas froid aux yeux, sorte de garçonne sans principes qui vole un vélo, une fringue, et baise avec le premier venu. Lui, physique de rugbyman (troisième ligne enveloppé), honnêteté sans failles. Ils s’observent l’un l’autre, avares de blablas.

Rien de commun, sinon le désir qui les a saisis d’emblée. Angèle a l’habitude de passer très vite à l’acte quand elle a envie de quelqu’un. Tomber amoureuse, c’est autre chose. Prompte au geste, elle a l’aveu difficile. Empotée pour parler vrai comme pour vider les maquereaux. Tony a sa pudeur. Il se dérobe à la conquête facile, repousse l’offrande animale, préfère dormir sur son bateau. Angèle l’attire, mais il ne veut pas l’aimer de travers. Ni s’enflammer pour une fille trop belle. Le film épie l’évolution de leurs rapports. Comment Tony oscille entre attirance et méfiance. Comment Angèle apprend à laisser les choses advenir au fil du temps, à devenir moins brusque, à sourire.

Une fois, deux fois, trois fois, Alix Delaporte filme cette jeune femme appuyant sur les pédales. Sa façon de figurer une sauvageonne ayant du mal à se remettre en selle. Pour remonter la côte, Angèle aurait aimé s’installer sur la moto de Tony, s’accrocher à son homme en passagère officielle. Et Tony va l’aider à conquérir un autre homme, le petit Yohan, qui ne voulait plus parler à sa mère, préférait sa mamie.

Cette histoire de reconstructions affectives est racontée avec tact, sans effets ni sentimentalisme. L’inexpérience de la cinéaste, les maladresses d’un premier film sont parfois des atouts, des symptômes d’authenticité. Alix Delaporte se fait discrète pour regarder comment ses personnages s’apprivoisent. Elle est servie par deux comédiens qui ont su rendre naturels des rôles de composition.

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